Le voyage se déroule avec comme toile de fond la guerre en Ukraine. Le chef du gouvernement a dit porter un message de solidarité avec les pays frontaliers, aux premières loges d'un conflit qui ébranle le continent européen. Depuis le 24 février, les États européens redoublent d'efforts pour apporter une réponse coordonnée à l'agression russe. Lundi, les ministres des Affaires étrangères des 27 se sont retrouvés pour envisager un sixième paquet de sanctions.

Au cœur des débats se trouve la question énergétique. L'UE s'est donné pour ambition de réduire drastiquement sa dépendance à l'égard de la Russie. Or, pour certains des pays visités, l'enjeu est vital. Le Premier ministre slovaque, Eduard Heger, l'a rappelé à son homologue belge. Son pays se trouve actuellement au début de la chaîne d'approvisionnement de l'Europe par le gaz russe. À terme, il devrait se trouver à l'extrémité. M. Heger a donc insisté sur la coopération et la solidarité européennes. "Si nous voulons nous déconnecter du gaz russe, nous devons travailler ensemble", a-t-il martelé au cours d'une conférence de presse.

Même si la Belgique est peu dépendante du gaz russe, le message est passé chez M. De Croo. "C'est un conflit qui pourrait durer des mois, voire des années", a-t-il fait remarquer. À ses yeux, les sanctions doivent répondre à trois critères: être assumées par tous les 27, être durables et proportionnelles. "Les sanctions doivent toucher la Russie et le moins possible l'économie européenne. Il ne faut pas pousser l'Europe dans une récession qui serait terrible. Quand des pays comme la Slovaquie nous disent qu'ils ont besoin de temps pour s'adapter, on doit les entendre."

Le Premier ministre slovaque a également lancé un appel à l'Union européenne à intégrer rapidement l'Ukraine. Il a rappelé le cas de son pays qui, après un échec en 1999, a remis le couvert en 2001 et a adhéré à l'UE en 2004. "Les Ukrainiens font preuve du plus grand courage. Ils savent qu'ils sont une partie de l'Europe et veulent être une partie de l'Europe", a-t-il expliqué, estimant que l'Ukraine pouvait suivre l'exemple de son pays. "Je crois dans les Ukrainiens, je leur fais confiance, je sais qu'ils sont capables de le faire et qu'ils méritent de le faire."

La Belgique, comme d'autres pays de l'Europe de l'Ouest, se montre plus prudente sur l'adhésion de l'Ukraine. Elle ne veut pas de "raccourcis", jugeant notamment que certains des problèmes de fonctionnement de l'Union trouvaient leur origine dans un processus d'intégration qui a parfois été trop rapide. M. De Croo avait exprimé cette réserve le 31 mars quand le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, avait pris la parole devant le parlement belge. Faire attendre l'Ukraine jusqu'au processus formel d'adhésion à l'UE serait une "terrible erreur", avait-il expliqué avant de plaider pour une intégration économique accélérée de l'UE et de l'Ukraine.

Deuxième étape, la Pologne et son Premier ministre Mateusz Marowiecki, issu du parti ultraconservateur PiS. Il est quant à lui un partisan de la ligne dure dans les sanctions. À l'issue d'un entretien avec M. De Croo, il a plaidé pour des sanctions "écrasantes". Le rouble a retrouvé son niveau d'avant la guerre, a-t-il expliqué, en faisant la comparaison avec un vaccin qui serait devenu inopérant. Il n'a pas mâché ses mots à l'égard du régime du président russe, Vladimir Poutine, qualifié de "fasciste et totalitaire" et assimilé le combat contre lui à celui du "bien contre le mal". Il a évoqué les atrocités révélées ces dernières semaines. "L'armée russe laisse derrière elle les preuves de ses crimes", a-t-il affirmé.

La Cour pénale internationale a ouvert une enquête. Les chances d'y traduire un jour le président russe sont maigres mais M. De Croo estime qu'il n'y a là rien d'impossible. "À la fin, Milosevic (président serbe durant la guerre en ex-Yougoslavie) a été poursuivi", a-t-il fait remarquer.

Au cœur des entretiens, se trouve aussi la question des réfugiés. Quelque 300.000 Ukrainiens fuyant la guerre sont passés par la Slovaquie et 2,5 millions par la Pologne. M. Marowiecki a réclamé l'aide de ses partenaires européens, à l'image de ce qui a été fait pour la Turquie et les réfugiés syriens. La Pologne n'a pas aménagé de camps de réfugiés mais tente de les intégrer dans sa société. Des infrastructures d'accueil ont toutefois été installées dans divers lieux.

Les deux chefs de gouvernement ont rendu visite à l'une d'entre elles à Serock, près de Varsovie. Ils ont dialogué avec quelques réfugiés devant une assemblée presque exclusivement composée de femmes, d'enfants et de personnes âgées. La presse était strictement encadrée. Des échanges ont toutefois été possibles avec certains d'entre eux parlant anglais comme Sergei, originaire de Rovno dans le nord de l'Ukraine, qui a pris sa voiture il y a six semaines pour fuir les missiles russes tombant sur sa ville, avec sa femme et ses trois enfants. Il ignore aujourd'hui s'il rentrera un jour dans son pays. Ou Nadia qui est arrivée avec sa fille du centre du pays. Son conjoint -les hommes de 18 à 60 ans ne peuvent quitter l'Ukraine- est resté là et elle se dit déterminée à le rejoindre dès que possible. Ou encore ce couple de retraités de Kharkiv, théâtre de violents affrontements, qui, même s'ils ne parlent pas un mot d'anglais, laissent affleurer la détresse et l'épuisement dans leur regard et leurs quelques gestes.