Il n'en démord pas: il détient, sous nos yeux, la preuve que ce "Monsieur", comme il dit, vieux de 2700 ans a bien bénéficié de soins dentaires avant sa mort. Avec son instrument de chirurgie dentaire, le médecin nous indique les orifices ronds, signant des lésions naturelles suite à une infection, et, contrastant, ce gros trou carré, démontrant incontestablement une intervention humaine. "Ici aussi, nous indique le chirurgien, on peut voir dans cet angle qu'il y a eu un acte de chirurgie". Ces résultats prouvent que le dignitaire égyptien a souffert d'infection dentaire sévère pour laquelle il a manifestement été traité localement avant son décès.


Ces premières traces de chirurgie orale dans l'Egypte Antique sont une découverte exceptionnelle que vient de faire une équipe multidisciplinaire des Cliniques St Luc, dans le cadre d'une thèse, en collaboration avec les Musées royaux d'Art et d'Histoire. Une belle histoire, en l'occurrence, que nous conte avec enthousiasme ce chirurgien maxillo-facial, passionné d'Egypte. "Je suis tombé dans l'égyptologie avec mes collègues", nous dit-il. Et de les nommer: Caroline Tilleux, archéologue aux Musées, doctorante à l'UCLouvain qui a entamé en 2015 une thèse visant à étudier de manière non invasive l'ensemble des momies égyptiennes humaines, conservées au Musée royal d'Art et d'Histoire, les processus de momification... Mais aussi le Pr Etienne Danse, du service de radiologie et le Dr Jean-Philippe Hastir, technologue en imagerie au service de radiologie. "C'est un spécialiste de l'imagerie tridimensionnelle, un virtuose de la console et du scanner", s'exclame le Pr Olszewski.

Des momies passées au CT Scan haute résolution

Depuis 2015, à leurs "heures perdues", ces passionnés ont passé au CT Scanner haute résolution plusieurs momies humaines, pour l'acquisition et la restitution d'images en 2D et en 3D, opérations qui se sont déroulées en dehors des heures dédiées à la prise en charge des patients, tiennent à préciser les chercheurs. Les analyses minutieuses ont permis de confirmer le sexe masculin de la momie, identifier certains organes dont le cœur, la présence des nerfs optiques et de l'œil calcifié… Elles ont aussi livré des informations sur les techniques de momification employées à cette époque.


Mais de toutes ces révélations, c'est à l'évidence celle de l'analyse du modèle 3D de la mâchoire d'Osirmose, portier du temple de Ré, qui a le plus surpris et ravi les chercheurs. Ce dignitaire, qui a vécu pendant la XXVe dynastie, semble en effet avoir bel et bien bénéficié de soins dentaires. Ce qui est à l'origine de cette découverte inattendue? La détection par les spécialistes de l'imagerie de la présence d'une dent …dans le cou de la momie. "Cette curiosité les a amenés à me contacter, poursuit le Pr Olszewski. Sans me dire qu'il s'agissait d'une momie, ils m'ont montré ces images comme étant celles d'un patient. J'ai trouvé ses dents en mauvais état mais, quand ils m'ont avoué que ce patient avait 2700 ans, j'ai mieux compris…"

Des traces d'extraction d'une racine dentaire

Le spécialiste, qui manie l'impression 3D, identifie qu'il s'agit de la deuxième prémolaire supérieure gauche. Tout aurait pu s'arrêter là, mais l'équipe décide d'aller plus loin. Passer chaque dent à l'inspection, identifier les lésions… "J'ai commencé par le côté droit pour terminer par le gauche. Et c'est alors que je suis tombé, du côté du palais, sur deux lésions qui ne paraissaient pas naturelles. Dans le corps humain, une lésion est généralement arrondie. J'ai constaté plein de petits ronds du côté vestibulaire et un gros carré, avec de l'os très épais du côté du palais. Le maxillaire supérieur comportait en effet des traces d'extraction d'une racine dentaire ainsi que d'une ouverture d'une lésion osseuse dentaire avant la mort de l'individu. Voyant cela, et une seconde trace d'intervention chirurgicale derrière la dent de sagesse, en tant que stomatologue, cela ne faisait aucun doute. J'en suis certain à 100% parce que ce geste paraît tout à fait logique dans cette situation. Ils ont fait des gestes chirurgicaux, en l'occurrence enlever un morceau d'os en le cassant à angle droit, et en utilisant un instrument curviligne pour pouvoir abraser l'os. Certes, c'est assez brutal, mais cela reste de la bonne chirurgie avec les moyens et les connaissances de l'époque".


Parue dans la revue scientifique Nemesis, cette fascinante découverte montre que les soins dentaires remontent plus loin qu'on le pensait puisque, jusqu'ici, les premières traces de chirurgie orale ayant été identifiées comme telles remontaient à l'époque grecque. "Au-delà de la personne, cette étude met en évidence un savoir anatomique et une pratique médicale possiblement répandue à l'époque de la XXVe dynastie en Egypte, explique Caroline Tilleux. Au-delà de ce nouvel éclairage sur la civilisation égyptienne, cette méthodologie d'analyse standardisée et systématique pour l'étude des momies devrait pouvoir être étendue à de futures recherches susceptibles de déboucher sur de nouvelles découvertes. Jusqu'ici en effet, seul un nombre limité de momies ont pu bénéficier d'analyses au CT Scan et encore moins de reproductions à l'aide d'imprimantes 3D."