Belgique

Mardi, 12h45, restera une date historique pour la recherche scientifique en Belgique. Le comité Nobel annonçait que le Belge François Englert et le physicien écossais Peter Higgs recevaient conjointement le prix Nobel de physique 2013 pour la découverte, en 1964 déjà, du mécanisme du boson de Brout-Englert-Higgs (BEH), la pierre angulaire de notre compréhension du monde.

On avait beau s’y attendre, l’émotion fut forte. En quelques minutes, ce fut la foule à l’ULB où devait venir le lauréat. Il est le premier Nobel belge depuis Ilya Prigogine en 1977 et le onzième Nobel pour la Belgique depuis le début du prix.

Elio Di Rupo et les cinq ministres fédéraux et régionaux ayant à faire avec la recherche étaient là pour le féliciter, entourés d’une nuée de caméras. Tous ces ministres ont vanté l’importance de la recherche fondamentale et la nécessité de l’aider. De quoi mettre du baume au cœur de ceux qui luttent depuis des années pour l’importance de cette recherche.

Ce prix Nobel était attendu depuis que, le 4 juillet 2012, le Cern à Genève avait annoncé avoir trouvé le boson de Brout-Englert-Higgs, la "particule de Dieu", disait le prix Nobel Léon Lederman, la pierre angulaire du "modèle standard" qui synthétise toute notre connaissance du monde. Jamais, dans l’histoire des sciences, une expérience n’avait mobilisé tant de gens, de moyens et d’années. Il a fallu construire le LHC au Cern, un tunnel de 27 km de long, enterré à 100 m de profondeur à la frontière franco-suisse, près de Genève, et y faire "collisionner", à quasi la vitesse de la lumière, un faisceau de protons contre un autre faisceau de protons tournant dans le sens inverse pour trouver ce boson. Dix mille physiciens y ont travaillé et le LHC a coûté trois milliards d’euros.

Entouré de ces autorités en costumes, François Englert est venu comme il est dans la vie, souriant, malin, en pull rouge. Ses premiers mots furent pour son ami et complice de toujours, Robert Brout, qui fut le "codécouvreur" du boson en 1964, il y a près de 50 ans, mais qui est mort malheureusement en 2011. "Quand nous avions trouvé ce mécanisme il y a 50 ans, nous étions conscients de son importance et nous avons fêté cela dans un petit café près des étangs d’Ixelles."

Cette fois, François Englert avait attendu chez lui, entouré de son épouse et de ses enfants, le coup de téléphone de Stockholm. Mais à l’heure prévue, soit 11h45, rien… Il a cru alors qu’il avait à nouveau, comme l’an dernier, "raté" le Nobel. Il a voulu tout de même faire une fête de famille et a commencé à cuire son plat fétiche : des toasts aux bananes. Et ce n’est qu’une heure plus tard sur l’horaire prévu que le téléphone libérateur a sonné. Il semble que ce retard soit dû à une discussion au sein du comité Nobel pour savoir si on associait, à Englert et Higgs, le Cern comme institution. Mais l’idée fut rejetée, car la règle est de ne pas attribuer de prix Nobel scientifique à une institution.

Si l’ULB était bien entendu en fête pour l’honneur fait à son chercheur, François Englert, 81 ans, a directement associé toutes les universités belges et souligné la valeur scientifique des équipes de l’UCL et de la KUL, en particulier.

François Englert a souligné le plaisir de la recherche. Même à 81 ans, il continue. C’est un record dans l’histoire de la science d’avoir dû attendre 50 ans entre le moment de la découverte du mécanisme de BEH et la preuve que la particule existe. Quelle leçon de ténacité, d’exigence !

François Englert a vivement plaidé pour l’importance d’une recherche fondamentale libre, car, dit-il, "il n’y a pas de recherche appliquée, de créativité, sans avoir en amont une recherche fondamentale libre". Il ajoute aussi que la recherche fondamentale "est l’accès par excellence à la rationalité et, dans ce sens, elle est un barrage à toute sorte d’idées dangereuses, non rationnelles, dont l’Europe, dit-il, a connu les ravages" (il fut lui-même un enfant juif caché durant la Deuxième Guerre mondiale). "La recherche fondamentale est essentielle pour construire une civilisation digne de ce nom."

Il nous avait récemment confié sa joie de chercheur : "Cela a toujours été ma joie profonde, ma passion. J’ai l’impression de n’avoir jamais travaillé de ma vie. Ce fut constamment un plaisir, même si cela demandait beaucoup de travail et que j’ai parfois passé 48 heures sans dormir pour étudier un sujet. On voit le monde comme il est : l’eau, la montagne, la mer. C’est beau mais c’est dans un complet désordre apparent. On se demande s’il y a une logique derrière tout cela et c’est créatif de rechercher ces lois". Cette joie se voyait hier après-midi, quand Englert fêtait son prix là où il aime le mieux être, avec ses chercheurs.

Il se refuse à être un exemple : "Je n’ai pas de message à donner, dit-il, chacun doit trouver sa propre voie, ce qui l’intéresse et ce qu’il aime faire. Ce fut ma passion pour toute une vie : chercher à comprendre rationnellement le monde".