Expert en terrorisme, Michel Liégeois estime que les terroristes ont pu précipiter leur action.

Vendredi soir, Salah Abdeslam est arrêté. On sait qu’il ne s’agit que d’une étape dans la lutte contre le terrorisme. Certainement pas la fin. Le niveau d’alerte 3 est maintenu. Depuis des semaines, on vit avec. Quasiment habitués désormais, on ne remarque même plus la présence des militaires dans les rues. Mardi matin, le réveil est lourd. Une double explosion vient de retentir à Brussels Airport. Deux heures plus tard, c’est la station Maelbeek qui est prise pour cible par un kamikaze. On s’attendait à pareil scénario, mais on espérait secrètement qu’il ne se produise jamais. Pour Michel Liégeois, professeur et chercheur au centre d’étude des crises et des conflits internationaux (UCL), la menace n’a pas été prise à la légère.

Au lendemain de l’arrestation de Salah Abdeslam, a-t-on bien mesuré l’impact de la menace ? Ne fallait-il pas repasser en niveau 4 ?

"Le niveau 3 précise que la menace est réelle. Ce n’est en soi pas une situation normale, même si on s’y est habitués vu qu’on vit avec depuis des mois. Passer en niveau d’alerte 4 et rester dans un tel dispositif n’est pas tenable. On peut comprendre les autorités qui n’ont pas le choix car il faut malgré tout continuer à vivre et faire tourner le pays. Il faut donc adopter un niveau de menace compatible avec notre mode de vie, ce qui n’est pas possible en niveau 4. Je ne pense pas que l’on peut dès lors invoquer un manque de précautions de la part de nos autorités. Et je rappellerai aussi que certains s’interrogeaient même sur la nécessité de maintenir une présence militaire dans nos rues."

La Belgique n’avait jamais été prise pour cible par l’État islamique. Est-ce que la situation a désormais changé ?

"Nous savions que Bruxelles, de part sa situation, avec la présence de l’Otan et des instances européennes notamment, était une cible potentielle. Elle l’est toujours et le restera. De nombreux éléments viennent s’ajouter à cette position. Si la Belgique n’était pas au rang des cibles privilégiées par le passé, c’est peut-être aussi parce qu’elle n’était pas aussi impliquée que la France ou d’autres grands pays dans les conflits internationaux. Mais le terrorisme est désormais globalisé et on ne fait plus de distinction entre les États qui frappent directement l’État islamique et les autres. Le simple fait que la Belgique se montre solidaire des armées engagées dans la lutte contre le terrorisme en fait une cible. Et avec la participation aux opérations en Afghanistan, en Libye ou ailleurs contre l’État islamique, cela renforce encore cette position. Qui contrarie les plans de l’État islamique est désormais une cible !"

L’Europe dans son ensemble est donc la proie aux attentats de l’État islamique…

"Absolument. Et c’est là que se pose la question de la construction européenne. Elle n’est clairement pas achevée. Créer un espace de libre circulation des personnes, c’est faciliter les déplacements des touristes… mais aussi des terroristes et des criminels. Il ne faut pas pour autant revenir en arrière et rétablir les frontières, mais il faut construire les étages qui manquent à cette Union européenne. Et cela passe par la constitution d’une police européenne, à l’instar du FBI aux États-Unis. Les services de renseignement, le pouvoir judiciaire et d’autres domaines doivent aussi davantage collaborer et se doter d’une force d’action commune. Sinon, on aura toujours une longueur de retard face au terrorisme."

Est-ce qu’on peut interpréter les attentats de ce mardi comme une mesure de représailles à l’arrestation de Salah Abdeslam ?

"Je n’ai pas perçu de triomphalisme dans le chef de nos autorités et forces de l’ordre suite à cette arrestation. On ne peut donc pas dire qu’il s’agit d’une démonstration de force de l’État islamique destinée à battre en brèche une quelconque forme de triomphalisme. D’ailleurs, à l’instar de Gilles de Kerkhove, coordinateur de l’Union européenne pour la lutte contre le terrorisme, de nombreux spécialistes ont fait part, ces derniers jours, de leur inquiétude de voir des attentats perpétrés dans un futur proche en Belgique. Quant à savoir s’il y a un lien de cause à effet entre l’arrestation de Salah Abdeslam et les attentats, l’enquête nous le dira."

Est-il probable que ces attaques aient été organisées en quelques jours ou semblent-elles planifiées de longue date ?

"Les terroristes ont choisi des cibles faciles et peu symboliques. Cela pourrait traduire une initiative précipitée pour des raisons de calendrier. L’aéroport, comme le métro, sont très faciles d’accès mais il est peu probable que ce soit les cibles qui étaient initialement prévues. Peut-être que les terroristes ont voulu envoyer un signal fort après les arrestations de ces derniers jours. Ce qui semble en revanche peu probable, c’est que l’opération se soit montée en quelques jours. Il faut du temps pour trouver les explosifs, fabriquer les bombes, trouver les volontaires pour commettre de tels actes. Il s’agit plus probablement de cellules qui étaient prêtes à passer à l’action, mais qui ont probablement modifié leurs plans."