Belgique

Pour le spécialiste Laurent Servais, professeur à l'université d'Oxford et à Liège, le Zogensma, le médicament le plus cher du monde, n'a pas démontré d'efficacité pour les enfants atteints d'amyotrophie spinale de plus de 7 mois. Or, Pia, dont les parents ont fait appel aux dons du public pour la soigner avec le Zogensma, a presque 10 mois. Mais selon le pédiatre, tous les parents dans cette situation, fous de douleur, veulent essayer tous les médicaments possibles.


> Lire aussi : Si Pia avait été un bébé wallon, le médicament le plus cher du monde l'aurait soignée...

Professeur de pédiatrie à l’Université d’Oxford et professeur invité à l’Université de Liège, le Belge Laurent Servais est un spécialiste de la maladie qu’a le bébé Pia, l’amyotrophie spinale. Il a participé et participe activement aux développements cliniques autour de cette maladie, et son centre de Liège est pionnier mondial dans les essais présymptomatiques et le screening néonatal.


Pourquoi avez-vous souhaité réagir suite à nos articles publiés sur l’appel aux fonds concernant le médicament à donner au bébé Pia, le très cher Zogensma (1,9 million d'euro pour une unique injection) qui la "sauverait" ?

J’ai été en fait contacté par des parents d’enfants malades et par l’Association Belge contre les Maladies neuroMusculaire, qui m’ont demandé d’intervenir. En effet, le Zogensma est un médicament très innovant – il s’agit d’une thérapie génique qui amène un nouveau gène-, je n’ai rien à dire contre le Zogensma. Mais le problème, c’est que la seule étude qui a été publiée montre que le Zogensma marche très bien quand il a été testé chez les enfants de moins de 7 mois. Ces enfants avaient un remarquable potentiel d’évolution, mais plus tard on le donnait moins bien ça marchait. On l’a même donné à dose complète à un enfant de 7 mois et cet enfant n’a eu virtuellement aucune réponse. Les enfants qui sont traités en postsymptomatique, c’est-à-dire qui ont déjà développé des symptômes de la maladie, ne seront jamais normaux. Le médicament ne guérit alors en rien la maladie, ils améliorent les patients, mais on est dans le même ordre d’idée que le Spinraza (ou nusinersen), approuvé et remboursé en Belgique aujourd’hui. On sait que les enfants présymptomatiques (après injection du Zogensma) sont jusqu’ici normaux, ce qui est remarquable. Mais on n’a pas la moindre donnée chez le moindre patient pour les enfants de plus de 7 mois.

En résumé ?

Schématiquement, quand on injecte le médicament, les enfants présymptomatiques sont jusqu’ici normaux, les patients postsymptomatiques de 3 mois vont beaucoup mieux, mais sont loin d’être normaux. Ils ne marchent pas encore. Pour les patients de plus de 6 mois, on n’a pas encore la moindre donnée d’efficacité. La courbe d’évolution de l’enfant à qui on l’a injecté à 7 mois est plate. Contrairement au Spinraza, où on a de vraies données pour les enfants de plus de 7 mois.

Donc pour Pia, cela signifie quoi ?

Je ne peux pas parler d’un patient que je ne connais pas. Mais un enfant de 10 mois (Pia est née le 27/11/2018, NdlR) qui présente une SMA1 n’a aucune chance d’être guéri par le Zolgensma ou par n’importe quel médicament. Il peut au mieux être légèrement amélioré, et c’est ce qu’on observe aujourd’hui avec le médicament actuellement disponible en Belgique

Il y a encore des études en cours…

Nous avons à Liège deux études en cours. L’une, présymptomatique, et l’autre postsymptomatique, mais même en postsymptomatique, on n’injecte que les enfants de moins de 6 mois car on sait qu’après, ça n’a plus de beaucoup de chance de marcher. Et les résultats partiels montrent que les patients traités en postsymptomatiques vont mieux mais sont loin d’être guéris.

Pour être claire, ce médicament ne sauverait même pas la vie de Pia ?

On n’a aucune donnée à long terme pour ce médicament, ce médicament peut aider un peu un enfant postsymptomatique de 10 mois, mais on n’a aucune donnée d’efficacité ni même de comparabilité avec le médicament remboursé en Belgique (et que Pia prend déjà, le nusinersen ou Spinraza, NdlR). Le contribuable belge paye déjà près de 300 000 euros par an pour le nusinersen. Ce que le Zogensma peut amener de plus à cet âge est une inconnue complète. Par ailleurs, le Zogensma peut également être associé à une toxicité pour le foie, et l’interaction avec le nusinersen n’est pas connue.

Vous parlez en effet aussi de toxicité…

Il n’y a pas que la question du prix, il y a aussi la toxicité. Ce médicament n’est pas anodin, il y a des effets secondaires décrits, notamment des altérations du foie. Un enfant a présenté une atteinte importante du foie. Ce n’est pas un médicament anodin, pour lequel on peut se dire “allez, on va essayer”. A 10 mois, il n’y pas de données d’efficacité, le médicament n’a pas été approuvé par l’agence européenne, -il le sera sans doute un jour au vu des résultats remarquables chez les tout jeunes patients. Mais à mon avis, il ne devrait pas être approuvé pour des enfants aussi âgés que 10 mois sans nouvelles données. Il y a zéro donnée chez ces patients.

Comment expliquez-vous l’attitude des parents, avec cet appel au don ?


Je ne peux pas commenter l’attitude de ces parents, mais légitimement, tous les parents dont l’enfant n’est pas guéri veulent essayer un autre médicament. C’est humain. Aux Etats-Unis, les parents qui ont eu le Zogensma veulent le Spinraza, et inversement. Il y a un troisième médicament, qui s’appelle le risdiplam. Les patients qui bénéficient d’un traitement veulent tous en essayer un autre. C’est humain. Tous ces parents sont de bonne foi et veulent le mieux pour leur enfant. Mais il y a un mensonge quand on dit que ce médicament pourrait guérir un enfant de 10 mois, c’est tout à fait inexact et toxique pour la communauté. Parce que là pendant qu’on parle, il y a 5 patients qui m’ont contacté en disant : ‘mais c’est quoi cette histoire, vous avez dit que cela n’était pas possible, mais cela l’est ou non  ?’.. L’association des parents m’a appelé pour que je réagisse. Les parents sont fous de douleur, et puis cela prend bien dans l’émotion populaire : un médicament très cher, des parents qui se battent... A partir de là, on entend et on répète n’importe quoi.


Cela dit, ces parents auraient été wallons, les choses auraient été différentes.

Ces enfants, on les screene à la naissance en Wallonie, on les traite. On a été parmi les premières régions du monde à le faire. En Wallonie, un enfant est détecté à la naissance et traité à la naissance. J’ai des enfants traités avec Zogensma à la naissance qui aujourd’hui sont normaux. Cela a fait scandale dans la presse flamande il y a quelques semaines car le ministre flamand avait refusé à l’époque, de prendre part à ce projet – alors qu’on proposait de le faire gratuitement et de financer le screening en Flandre – disant que le sang des petits Flamands n’irait pas se faire analyser en Wallonie.

Un dernier mot sur le prix de ce médicament. Justifié ou exagéré ?

Tout dépend de à qui vous le donnez. Si vous le donnez à la naissance, et que les enfants sont normaux, vous avez un enfant normal versus un enfant handicapé ou un enfant mort. Pour moi, cela le vaut largement. Si vous le donnez à un enfant postsymptomatique, grabataire, et grâce au médicament, il peut bouger un peu mieux, pour moi, ça ne vaut pas deux millions. Le prix du médicament n’est pas proportionnel au coût de développement ou de production, ça n’a rien à voir. C’est simplement une question de service rendu, et le service rendu à cet âge-là, il est minime voire nul, donc le prix devrait être minime voire nul. En présymptomatique, il est énorme, donc il est normal que le prix soit énorme.

Cela, c’est dans l’hypothèse où le médicament est remboursé, mais quid du prix fixé par l’entreprise ?

Quand vous arrivez dans des prix pareils, vous devez, probablement, avoir des mécanismes un peu plus innovants. Et donc, une manière serait de le faire “au service rendu”. Vous injectez, et si dans un an, l’enfant vit toujours, vous recevez autant, si l’enfant marche, vous recevez autant, etc. Payer deux millions pour une flapule alors que l’enfant peut mourir d’une pneumonie ou d’autre chose 15 jours après, c’est délirant. Donc une idée serait de payer au service rendu, puisque c’est un médicament qu’on ne donne qu’une fois.