Depuis le début de la crise sanitaire, une population bien particulière est pointée du doigt comme étant l’un des vecteurs principaux du coronavirus. Et les chiffres des procès-verbaux pour non-respect du confinement ne contredisent pas vraiment ce ressenti : les jeunes sont ceux qui respectent le moins les règles et qui, dans le même temps, font partie des principaux vecteurs de contamination.

Notre baromètre La Dernière Heure - La Libre - L’Avenir - Dedicated s’est, entre autres, intéressé au ressenti des jeunes Wallons et Bruxellois sur la crise. Avec un constat assez paradoxal : 72 % des 18-34 ans se disent inquiets pour la santé de leurs proches mais, dans le même temps, seul un sur trois (33 %) affirme respecter scrupuleusement les gestes barrières mis en place pour lutter contre la propagation du virus.

Pis : une partie importante des jeunes âgés de 18-34 ans (30 %) s’estiment personnellement responsables de la propagation du virus et de la survenance de la seconde vague, à travers les comportements qu’ils ont pu adopter. Et près d’un sur deux n’envisage pas de se faire vacciner.

En résumé : une part importante des jeunes Wallons et Bruxellois estiment qu’ils ont une part de responsabilité dans la crise actuelle, mais ils n’envisagent pas pour autant de changer leurs habitudes. À titre d’exemple, un jeune sur quatre sondés ne compte pas respecter la bulle sociale lors des fêtes de fin d’année.

Un paradoxe qui s’explique notamment par la lassitude des jeunes face à la longueur de la crise. "Il faut savoir que la population de jeunes adultes est en pleine construction de liens sociaux", confie Nicolas Pinon, docteur en sciences psychologiques et de l’éducation à l’UCLouvain. "Cela contribue à créer leur identité, qui ils sont. Or, ils sont privés de cela depuis des mois et éprouvent un besoin puissant de lien social."

Les discours rassuristes de quelques politiques et experts durant l’été et la communication chaotique entre politiques et experts n’ont pas aidé à susciter l’adhésion des jeunes adultes. "Certains leur ont dit que le gros de la crise était passé. Puis est survenue la deuxième vague, plus grave encore. Ça les a frappés de plein fouet."

Le fait de moins respecter les gestes barrières n’empêche pas pour autant les jeunes de comprendre que la situation est grave. "Ils entrent dans un état de dissonance cognitive. Ils ont deux idées antagonistes en eux : ils savent que le virus est très dangereux mais qu’il touche moins les jeunes. Ils savent que les mesures sanitaires sont nécessaires mais aussi qu’elles sont trop contraignantes au regard du peu de morts dans leur classe d’âge. Alors, pour réduire cette dissonance, ils adoptent soit le discours des rassuristes, soit celui du gouvernement."

Certains jeunes voient aussi dans cette crise une situation de défi, confie Nicolas Pinon. "L’idée de la mort liée au Covid-19 est présente partout et on peut se mettre à la défier sans peur réelle car on sait que, statistiquement, on va probablement s’en sortir. Cela peut conduire à adopter des comportements de prise de risques comme les Covid parties. Le fait de se mettre en danger et de triompher de la mort renforce un sentiment de toute-puissance face à une grande partie de la population plongée dans la peur et l’évitement."

D’autres s’enfoncent aussi dans le déni. "Pour ne pas avoir peur du virus, pour reprendre le contrôle sur sa vie et sur la menace, on minimise ou on nie les risques. C’est un mécanisme de défense."

Le côté purement physiologique interviendrait aussi : chez les jeunes adultes, le cortex frontal n’est pas encore arrivé à maturation. Or, c’est le siège de l’impulsivité et de sa régulation. "Ce cortex continue à se construire jusqu’à 25 ans. C’est peut-être pour cela que certains sont plus prompts à prendre des risques."

Enfin, la prédominance des réseaux sociaux est à prendre en compte. "Dans ces canaux, on fonctionne par viralité : les informations se diffusent très vite et, souvent, on ne lit que les titres. Une certaine partie de la jeunesse prend pour connaissances ce qui ne sont que de fausses croyances qui, véhiculées par des amis, renforcent le sentiment de connaissance."

Pour convaincre les jeunes de respecter les gestes barrières et de se faire vacciner, le gouvernement devra donc apprendre à communiquer à leur attention. "Il faut les impliquer car certains jeunes ne se sentent pas concernés, conclut Nicolas Pinon. Il faut aller leur parler sur les canaux qui sont les leurs, pas se contenter d’une conférence de presse télévisée ou des JT traditionnels. Notamment en impliquant les influenceurs. Car, une fois que les jeunes sont convaincus, ils sont les meilleurs convaincants. Il suffit de voir ce qui s’est passé avec le réchauffement climatique. Les jeunes se sont sentis concernés et ont mené le combat dans la rue."

© IPM

Un jeune adulte sur deux a souffert de dépression

Des chiffres qui confirment les résultats d’une étude menée durant la première vague.

Lors de la première vague, une étude du professeur Olivier Luminet (UCLouvain) avait permis d’établir que les jeunes se sentaient moins bien psychologiquement que les personnes en âge de travailler ou les jeunes pensionnés. Depuis, le secteur de la santé mentale indique une hausse des cas de décrochages scolaires, des états dépressifs, de l’anxiété et de la peur de l’avenir professionnel.

Le sondage réalisé par nos soins semble confirmer la tendance auprès des 18-34 ans. Selon cette enquête, près d’un adulte sur deux (44 %) a souffert de problèmes d’ordre psychologique tels que des burn-out ou des dépressions depuis le début de la crise sanitaire, en mars. Au total, 29 % des 18-34 ans sondés ont souffert de dépression, 7 % de burn-out et 8 % ont souffert à la fois de dépression et de burn-out. Avant la crise, ces chiffres tournaient davantage autour des 20-25 %”, précise Nicolas Pinon, docteur en psychologie et sciences de l’éducation à l’UCLouvain. “Aujourd’hui, ils ressentent une certaine injustice car ils estiment que les restrictions imposées les privent d’une partie de leur jeunesse : interdiction de voir leurs amis, de sortir, d’aller boire un verre, de profiter normalement d’un campus universitaire…”

Selon Nicolas Pinon, “les signaux sont au rouge et il faut s’en inquiéter. Il faut écouter les jeunes et ne pas toujours les stigmatiser. Plutôt que de mettre en avant les lockdown parties, pourquoi ne pas féliciter ceux qui respectent les règles. Et ils sont bien plus nombreux”.

© D.R.

*Le baromètre dont nous vous révélons les principaux résultats a été commandé par La Dernière Heure, La Libre et L’Aveniret a été réalisé par Dedicated. Ce sondage a été effectué auprès de 706 Wallons et 298 Bruxellois âgés de 18 ans et plus, via Internet. La sélection des répondants a été réalisée par Internet dans le respect des quotas sur les principaux critères sociodémographiques (genre, âge…) et répartie de façon représentative entre les provinces de Wallonie et sur les communes de la région de Bruxelles-Capitale. La marge d’erreur est de ± 3,1.