Les élèves "ingérables" sont de plus en plus souvent réorientés vers l'enseignement spécialisé, même quand ils ne présentent pas de handicap particulier

BRUXELLES C'est une information rapportée par nos confrères de La Libre vendredi.

"Vraiment, maman, tu voulais m’inscrire dans une bizarre école !" , a confié Sami (1) , 11 ans, à sa maman après qu’elle fut parvenue, avec l’aide de l’ASBL Infor Jeunes Laeken, à retirer son fils de l’enseignement spécialisé.

Tout commence en 2011. Sami est en 4e année primaire dans une école bruxelloise. "C’est un enfant qui jusque là n’avait pas posé de problème, rapporte Chantal Massaer, directrice d’Infor Jeunes Laeken. Mais ses parents divorcent. Il devient taiseux, se renferme et ne répond plus à son institutrice. L’école décide alors de le renvoyer en 3e primaire - année qu’il a réussie - pendant un mois et demi". Sami réussit ses examens de juin et entre, en septembre 2012, en 5e primaire. Mais le courant passe mal avec l’un de ses instituteurs. Le jeune adolescent se sent stigmatisé, mal dans sa peau; il se montre turbulent. "Il est alors renvoyé chez le comptable pendant un peu plus d’un mois", complète Eric Bruggeman, permanent juridique chez Infor Jeunes Laeken.

Après plusieurs échanges avec le centre PMS de l’école, la maman de Sami est convoquée et rendez-vous est pris pour l’accompagner à aller inscrire son fils dans une école spécialisée de type 3 (troubles du comportement et de la personnalité) dans le Brabant wallon. Désemparée "devant la pression exercée sur elle" et convaincue que "ce n’est pas du tout la bonne chose à faire pour son enfant", rapporte la directrice d’Infor Jeunes Laeken, "la maman de Sami a sollicité notre aide". Un soutien qui a porté ses fruits puisqu’en novembre 2012 Sami a été réintégré dans une école primaire ordinaire de la région bruxelloise.

Un phénomène en expansion

La réorientation d’enfants qui ne sont porteurs d’aucun handicap de l’enseignement ordinaire vers le spécialisé est un "phénomène en expansion", observe l’ASBL. "Quand on colle l’étiquette d’"ingérable" sur un élève, surtout en primaire, explique Eric Bruggeman, une des "solutions" est de l’orienter vers l’enseignement spécial. Et donc, on transforme de plus en plus l’enseignement spécial en une filière de relégation pour les élèves qu’on n’arrive pas "à gérer"".

Ces enfants sont "systématiquement renvoyés vers le spécialisé de type 3 (troubles du comportement et/ou de la personnalité) ou de type 8 (troubles instrumentaux et de l’apprentissage)", confirme Coruja Nsengiyumva, membre du Gamp (Groupe d’action qui dénonce le manque de places pour personnes handicapées de grande dépendance). "A Bruxelles, les classes de type 8 sont "squattées" par des enfants qui n’ont pas (ou très peu) de troubles de l’apprentissage, mais présentent essentiellement un handicap social", abonde Jean-Pierre Coenen, enseignant et président de la Ligue des droits de l’enfant.

Actuellement, quelque 34 000 enfants sont inscrits dans le spécialisé. Un type d’enseignement en constante augmentation. Selon le Collectif associatif Marguerite, en 15 ans, le nombre d’élèves intégrés dans le spécialisé s’est accru de 24 % au niveau fondamental et de 20 % au niveau secondaire.

Plus particulièrement, "le type 8 est alimenté quotidiennement, déclare M. Coenen. En 2009-2010, 6 158 enfants, soit 38,1 % des élèves du primaire spécialisé, fréquentaient le type 8; les garçons y sont deux fois plus orientés que les filles".

Du type 8 à l’enseignement professionnel

Pourquoi ces élèves en souffrance sociale sont-ils relégués vers le spécialisé ? Souvent issus de familles (très) modestes, "ces enfants ne parlent pas le français à la maison, n’ont pas été scolarisés très tôt en maternelle et ne sont pas mis en contexte avec les codes de l’école,", avance Jean-Pierre Coenen. Il rappelle que "l’école a pour mission d’accueillir tous les enfants et de leur faire acquérir des savoirs, mais l’école n’a pas les moyens, pour certains en tout cas, d’y arriver". En cause ? "Cela tient à notre formation d’enseignant : nous n’avons pas été formés à détecter les troubles de l’apprentissage ni à gérer l’hétérogénéité d’une classe, reconnaît-il. Certains enfants ne suivent pas, les enseignants sont perdus. A leurs yeux, l’intérêt de l’enfant est de le mettre dans de petites classes, dans de petites écoles et la seule chose qui existe pour les accueillir, c’est le type 8".

Jean-François Delsarte, conseiller Enseignement fondamental et secondaire spécialisé au cabinet Simonet (CDH), précise : "Un centre PMS ou un centre d’orientation est habilité à remettre un rapport justificatif de l’orientation dans le spécialisé. Ca ne se fait pas en deux minutes : c’est une analyse pluridisciplinaire d’une équipe qui va conclure que l’enfant a besoin d’un enseignement spécialisé à un moment déterminé de sa scolarisation. Cela va être proposé à la famille qui a le choix d’accepter ou non".

Généralement, "les parents, peu au fait des choses de l’école et de l’avenir de leur enfant, vont accepter", reprend M. Coenen. Or, "ni les enseignants ni les parents n’ont la connaissance de leurs actes", estime-t-il. De fait, très peu d’enfants qui sont passés par le type 8 réintègrent l’enseignement ordinaire : 8 % au niveau primaire et 13 % dans le secondaire.

Comme le type 8 n’est pas organisé au niveau secondaire, un grand nombre d’élèves poursuivent leur parcours dans le secondaire ordinaire : en 2005-2006, 8,2 % sont entrés en 1A et 52,7 % en 1B, où ils peuvent tenter d’obtenir leur CEB. "Mais la plupart ne l’obtiennent pas et sont orientés vers l’enseignement professionnel, continue-t-il. Donc, dès qu’on inscrit en primaire ces enfants dans le type 8, on décide de leur avenir en leur fermant des portes - alors qu’ils n’ont aucun handicap ! - puisque plus de 90 % d’entre eux vont échouer dans l’enseignement technique ou professionnel".

(1) Prénom d’emprunt


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