Belgique

La ville, le parti, le Parlement : son cumul pose questions et fait jaser


BRUXELLES Urbanistiques, financiers, administratifs, sociaux, les problèmes sont légion à Charleroi. On attend beaucoup de lui; il aura fort à faire. Analyse de nos confrères de La Libre.

1. Le parti. Assurer et conquérir

Franchement, quelle était la concurrence ? L’accession sans élection de Paul Magnette au toujours bien nommé boulevard de l’Empereur, au siège du PS à Bruxelles, ne pouvait pas étonner. Entre des élections locales en demi-teinte et une échéance maxi électorale de la mi-2014 déjà cruciale, il y avait urgence chez les camarades, et il y fallait adouber un format.

Format d’assez d’envergure pour à la fois, dans les prochains mois, se reforger des rapports de force, retisser des ancrages et positionnements avec les partis rivaux et potentiels partenaires, participer aux chantiers institutionnels béants voire en anticiper de toujours possibles nouveaux.

Format assez inventif, aussi, pour se remailler un tissu idéologique et par là tenter de ménager comme la chèvre et le chou : présence du PS dans un gouvernement fédéral dominé, n’empêche la personnalité de son Premier ministre Di Rupo, par les sensibilités de centre-droit et droite; concurrence sur sa gauche par des plus radicaux qui puisent dans la longue crise matière à vitalité voire à tenter de se regrouper.

Le boulot est énorme. Et dès lors paraît décalé de la situation de celui qui en est chargé. Non seulement Paul Magnette doit porter d’autres casquettes, mais n’est censé endosser qu’à moitié celle de président du PS. Il "fait fonction", pour le président Di Rupo.

Fait fonction ? Le clavier même hésite, à devoir en l’espèce taper l’expression. Elle sonne mal. Tant par rapport à la tâche qu’eu égard à son titulaire. C’est sûr, s’il n’est (pas encore) indépendant, Magnette sera autrement plus autonome que son prédécesseur réellement ff, lui. En fait, le contraste est énorme au PS entre début et fin d’hiver 2012, comme il l’est d’ailleurs à l’Hôtel de ville de Mons. Avec le gentil Barvais ici, comme avec le gentil Giet là, Elio Di Rupo s’était ingénié comme à son habitude à placer des intérimaires qui ne pouvaient lui faire de l’ombre. Avec Nicolas Martin à Mons comme avec Paul Magnette au PS, ce n’est doublement plus le cas. Si le Premier ministre ne renonce encore à rien des mandats qui lui sont les plus chers, il admet qu’il doit commencer à préparer sa succession. Que le temps lentement fasse son œuvre, ou qu’il ait la tête ailleurs. Quant à Magnette, il doit être vraiment le fils sans tuer vraiment le père. Dieu, sacré défi !


2. Charleroi. Rencontrer l’attente

Avec son maïeur le plus inattendu de toutes nos annales, le CDH Jean-Jacques Viseur, la législature communale défunte à Charleroi apporta à la première métropole de Wallonie comme une offre de moralité. Ce n’était pas rien, à succéder à une vieille majorité PS à ce point absolue, sans contrôle ni entrave, qu’elle avait perdu le sens le plus commun de la norme et de l’efficience. Cet apport fut pourtant loin d’être suffisant, tant auront manqué à la majorité, de bric et de broc, un bourgmestre en force et pleine légitimité, un personnel administratif revenu à lui, des socialistes usant moins de temps et d’énergie à s’étriper. C’est sûr, à Charleroi, il faut passer à un autre niveau. De la transition à la restauration. La même tripartite traditionnelle doit s’y employer; pas le même collège, son maïeur à sa tête.

Et là où s’il s’agit d’abord de restaurer une image, le profil de Paul Magnette peut a priori s’imposer comme le moins contournable. Mais il s’agit bien plus que d’image. Si la vitalité culturelle en développement dans la ville fait plaisir à voir (et s’il n’est pas insignifiant que son nouveau bourgmestre se réserve la culture dans ses compétences personnelles), la précarité sociale atteint des sommets, le marasme sidérurgique creuse la crise, la fragilité financière et d’énormes chantiers inaboutis (lire en page 4) ajoutent au ressenti - tantôt avéré, tantôt injuste - de grave déglingue.

Dès lors, plus que de l’image d’un homme, c’est de force qu’a besoin la vie politique locale. En ses rangs, comme vers l’extérieur. Par exemple, le fait que le débat sur le nombre d’arrondissements judiciaires, snobant actuellement Charleroi, puisse être déconsidéré en sous-querelle de clochers démontre la persistance de l’ignorance générale en Belgique du poids du bassin carolo et des spécificités de la morphologie hennuyère.

Cette force politique, Paul Magnette est-il davantage à même de l’apporter dès lors qu’il est aussi président du PS ? La question est ouverte. Comme l’est la balance entre ses points forts (la brillance, la séduction, la fulgurance) et des faiblesses moins visibles (comme ses bulletins ministériels, des comportements de sphinx qui colleraient peu aux urgences, quelque complexe de supériorité qui cadre mal avec le tempérament carolo).


3. La montre. Un cumul à gérer, et à justifier

Le ministre sortant des Entreprises publiques ne doit pas ignorer le détournement plaisant d’une expression bien connue : "Qui trop embrasse manque le train" Faudra-t-il sous peu, de manière récurrente sinon fréquente, l’appliquer à sa situation ?

Son cumul imposera à son bénéficiaire [?] une lutte constante contre la montre. Déjà en terres carolos, on soupire. Et ce ne sont pas là que considérations pratiques, qui imposeront organisation sans failles et collaborateurs au top. On touche à des principes.

D’abord dans l’ampleur. Bourgmestre de la ville la plus peuplée de Wallonie, président du premier parti francophone, sénateur par-dessus le marché : le cumul n’est pas léger. Magnette et le PS renverront-ils à Elio Di Rupo comme à un modèle, lui qui put ajouter à la présidence du parti et au maïorat de Mons plusieurs années, en deux fois, de présidence du gouvernement wallon ? Mais précisément, ce souvenir d’accumulation (Di Rupo avait la coquetterie de "ne pas aimer" le mot cumul ) n’est pas forcément des meilleurs au PS. Et le "cas" Magnette pourra entretenir l’image de "pouvoirisme" que l’intéressé dut étudier dans son autre vie de politologue. Mais quoi, répliquera-t-il, il n’y a pas de démocratie sans tête (acéphale, disait Max Weber); la figure du chef en démocratie est une tension constante entre le charisme personnel et la légitimité

Deux, il y a l’usage qui sera fait du cumul. Avec le temps, on jugera si les Carolos trouveront des avantages dans la fonction de bourgmestre-président du premier des leurs. Autrement dit, si les inconvénients en disponibilité seront mieux que compensés par le poids de Paul Magnette dans les rouages extra-locaux. On veut bien, on n’est pas ingénu, et l’avenir de Charleroi est assez collectivement important pour ne pas cracher dans la soupe; mais réalise-t-on quels relents de "vieille culture politique" ce lobbying au mieux, ce favoritisme local au pire, pourrait charrier ?

Tertio, éclate toute la relativité des situations de cumuls sinon l’iniquité des dispositifs pour les contrer. On a rappelé (page 5) combien le cumul de Magnette détonne de la situation de ses propres échevins. Que dire alors de la comparaison entre le maïeur-président-sénateur carolo et, par exemple, tel haut-fonctionnaire fédéral, Philippe Mettens, auquel un décret wallon interdit d’être bourgmestre, à Flobecq, d’une cité de 3 000 habitants ?

© La Dernière Heure 2013