À 65 ans, Patrick De Corte songe à raccrocher. Non pas les gants de boxe, sport qu’il exerça durant sa jeunesse, mais il souhaite à tout le moins ralentir le rythme de vie effréné qu’il mène depuis toujours. Rencontre avec le plus bruxellois des forains, auréolé du titre de Brusseleir vè et leive (NdlR : Bruxellois à vie) en 2020.

Patrick De Corte, quand on naît forain, on est forain ?

"C’est un métier qui se transmet de génération en génération, c’est inévitable. C’est une passion aussi. Les gens croient qu’on se marie uniquement entre nous, mais c’est faux. Dans les faits, c’est souvent comme ça car, quand on grandit dans une famille foraine, on se côtoie et il y a donc de grandes chances que la fille qu’on rencontre et qu’on drague vers 15-16 ans soit aussi foraine. Moi, je n’ai pas fait comme tout le monde car ma femme, Fabienne, n’est pas une fille du métier."

C’est aussi un métier avec ses sacrifices et son mode de vie qui pourrait ne pas plaire à tout le monde…

"Oui, c’est un monde à part en quelque sorte. On vit beaucoup sur la route, on loge dans nos caravanes. En 1982, quand j’ai rencontré ma femme, on n’avait pas encore de toilettes dans les caravanes. Alors on utilisait un Jules, un seau hygiénique. On n’allait qu’une fois par semaine à la douche publique, comme aux Bains de Bruxelles par exemple. Tout cela, il faut aussi concevoir que tout le monde ne peut pas l’accepter s’il n’a pas vécu dans ces conditions depuis tout petit. Certes, aujourd’hui, cela a bien évolué et de plus en plus de forains ont une maison aussi, mais ils ne sont pas 20 % dans le cas. Cela reste un mode de vie fait de nombreux déplacements, en caravane, et c’est ça qui fait tout son charme aussi."

Un métier dont vous parlez toujours avec passion. À refaire, vous recommenceriez ?

"Sans hésiter. C’est un métier magnifique où on rencontre des gens différents tous les jours. Et si vous ne vous entendez pas avec l’exploitant du métier voisin, ce n’est pas grave puisque cela ne dure que quelques jours. Ceux qui travaillent dans un bureau et voient les mêmes têtes tous les jours n’ont pas cette chance."

Mais cela comporte aussi des sacrifices…

"Oui, je n’ai pas vu grandir mes enfants par exemple puisqu’ils étaient à l’internat. Mais, quand on fait ce métier, on le sait au départ. En changeant de ville toutes les semaines ou tous les quinze jours, on ne sait pas scolariser les enfants dans une école normale. Et même quand ils rentrent, que ce soit le week-end ou pendant les vacances, on travaille. Mais, maintenant, je vais en profiter. J’ai trois enfants et cinq petits-enfants. Je vais pouvoir leur consacrer plus de temps même si je ne vais pas tout arrêter pour autant. Les Plaisirs d’hiver, par exemple, restent une période que j’apprécie particulièrement."

Si vous n’aviez pas été forain, auriez-vous pu être boxeur ?

"J’ai eu la chance de pouvoir boxer étant jeune, mais c’est un sport très difficile. Si on ne s’entraîne pas, ou qu’on sort la veille, la sanction est immédiate sur le ring. Ce n’est pas comme au foot, où l’on peut passer à côté de son match. Il faut une hygiène de vie très stricte. La veille des matchs, ma maman me faisait toujours un steak de cheval ou du pigeon. Elle disait que ça allait me rendre plus fort. J’ai fait de la boxe durant trois ans et j’ai combattu quinze fois. Mais cela restait en amateur, je n’aurais pas su être professionnel. Et puis ce n’est pas comme aux États-Unis, où l’on peut en vivre. Ici, boxer, c’est pour s’amuser, pas pour gagner sa vie. Pour moi, c’était aussi une façon de me prouver à moi-même que j’en étais capable."

L’autre sport de votre vie, c’est le football. Comment êtes-vous tombé amoureux d’Anderlecht ?

"Depuis tout petit, on faisait la foire en famille, place De Linde. En tant que gamin de 8 ans, pouvoir approcher les joueurs à l’entraînement comme c’était encore possible dans le temps, c’est magique. Les enfants ne payaient pas non plus pour aller au stade. Et il n’y avait pas de bagarre, pas de hooliganisme. C’était la belle époque. Puis j’ai vu de nombreux titres avec Anderlecht, en championnat mais aussi en Coupe d’Europe. C’est incroyable comme palmarès. Malheureusement, avec l’argent qui fait tourner les têtes et le budget des clubs étrangers, on n’est pas près de revoir Anderlecht gagner la Ligue des champions. Mais je suis sûr qu’ils vont rapidement redevenir champions de Belgique. Je crois qu’ils ont même les moyens de remporter encore l’Europa League. Quand on voit Bruges tenir le PSG en échec, on se dit que tout reste possible."

Pourriez-vous supporter un autre club ?

"Je suis un vrai Bruxellois et j’ai beaucoup d’affection pour mes amis du RWDM et de l’Union, mais mon club reste le Sporting d’Anderlecht. Je suis fier d’être bruxellois, de ma ville, même si tout n’est pas parfait dans la capitale."

Sur vos camions et friteries, cet attachement à Bruxelles transparaît, mais également votre logo, non sans référence à Harley-Davidson. Pourquoi cet amour pour les deux-roues ?

"C’est le symbole de la liberté. Il correspond bien à notre état d’esprit, à notre passion. Je fais partie d’un club qui a été créé en 1992, les ‘Niglo’, ce qui signifie hérisson en langage des gens du voyage. Un club similaire existait déjà en France. Nous avons décidé de créer une section en Belgique. Avec nos amis français, on a fait le tour de Corse en 1993, puis, en 1994, le tour d’Espagne. Cela me laisse des souvenirs inoubliables. Tout comme en 2013, quand on s’est rendus avec 135 Harley sur la Grand-Place de Bruxelles. On a été reçus par le bourgmestre Freddy Thielemans, lui-même amateur de Harley."

Vous parlez de vos amis français. Vous vous êtes d’ailleurs installé à Saint-Tropez cet été. L’amitié reste-t-elle au beau fixe malgré la rivalité sportive de ces dernières années ?

"Tout cela a pris des proportions folles. Cette rivalité doit rester saine car, même si on se charrie mutuellement, on s’aime bien. Il faut dire qu’on est un peu jaloux car ils ont deux étoiles sur leur maillot et nous aucune. Cette dernière Coupe du Monde de football nous a fait très mal. On avait une équipe qu’on n’aura probablement plus jamais. On était plus forts que la France, on devait gagner. Ça me reste en travers de la gorge, mais ce n’est pas pour cela qu’on doit en vouloir aux Français. On y a des amis, on y va en vacances, on parle la même langue. On doit donc relativiser tout cela et ne pas attiser inutilement cette rivalité."

Vous avez d’ailleurs des origines françaises…

"Oui, la tante de mon grand-père, Louise Weber, n’est autre que La Goulue, qui fit les beaux jours du Moulin Rouge. Toulouse-Lautrec était un habitué, si bien que, lorsqu’elle quitta le milieu pour devenir foraine, elle fit appel à lui pour lui dessiner des bâches pour son stand. Malheureusement, ces pièces historiques ont aujourd’hui disparu. Peut-être ont-elles atterri dans un musée ?"

Quel métier exerçait La Goulue sur les foires ? Était-elle aussi vendeuse de frites et de beignets ?

"Non, elle avait ouvert une ménagerie à la Foire du Trône. Elle a d’ailleurs failli se faire dévorer par un lion lors d’un tour qui a mal fini. Mon grand-père est ensuite venu en Belgique, où il présentait sa maman, La Colosse parisienne, une femme de 198 kilos, sur les foires. C’était vraiment une autre époque…"

C’était mieux avant ?

"Non, tout évolue, mais malgré tout je regrette qu’on ne puisse plus tout faire comme avant. Il y a cinq ans, par exemple, j’avais décidé de refaire des frites avec de la graisse de bœuf non raffinée. Une graisse jaune, qui mousse d’ailleurs à la cuisson. Mais c’est aussi une graisse qui sent fort. Quand les gens que je connais venaient chercher des frites, ils me disaient tous : ‘Mais qu’est-ce que tu as fait ? Ça pue ici !’ C’est vrai que l’odeur est différente, mais le goût des frites est bien meilleur. Aujourd’hui, tout est trop aseptisé. À la Foire du Midi, par exemple, j’avais l’habitude de peler mes pommes de terre et de découper mes frites sur place. Je faisais ça dehors, à côté de ma caravane. Mais les règles ont évolué il y a quelques années. On ne peut plus éplucher des frites en extérieur. Il faut un local spécifique, j’ai donc dû abandonner. Les clients aussi sont devenus plus exigeants. Ils veulent des frites calibrées, qui ont toutes la même taille. Quand on coupe nous-mêmes nos pommes de terre, il y en a des grandes, des petites, et même ce qu’on appelle des ‘croûtons’, ces petits bouts bien cuits. Si on sert des frites à l’ancienne au client, il va râler !"

Cela vous donnerait-il l’envie de changer de métier ?

"Non, je suis et je reste forain. J’ai bien songé un moment à me lancer en politique, mais maintenant c’est trop tard. Je ne sais d’ailleurs pas pour quel parti j’aurais été candidat. Mais ce que j’aurais défendu, c’est ma profession. J’aurais aussi aimé contribuer à améliorer la vie des gens. Cela m’aurait aussi permis de mieux valoriser le métier de forain. On est parfois vus comme des apatrides. Les gens croient qu’on ne paie pas de taxes, qu’on ne contribue pas à l’économie. C’est faux, bien entendu, on est belges à 100 %. On paie nos contributions. J’ai fait mon service militaire aussi. On n’a pas de passe-droit."

Au contraire, vous n’hésitez pas à venir en aide à de nombreuses personnes…

"Oui, mais ça, ce n’est pas quelque chose dont on doit parler. On le fait car cela nous fait plaisir. Comme on dit, ce qu’on donne, on le reçoit dix fois en retour. Il y a quelques années, j’ai vécu un moment très difficile quand ma fille n’allait pas très bien. Quand on est confronté à cela, on ne s’imagine pas le bonheur qu’on a d’être en bonne santé. Cela m’a marqué et, dans toutes les villes où l’on va, les forains invitent un groupe d’enfants sur la foire. Quoi de plus beau que de rendre un enfant heureux une demi-journée, surtout s’il est confronté à la maladie ou n’a tout simplement pas les moyens d’effectuer un tour de manège…"

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