Comment fonctionne la mafia des candidats à l'exil vers la Belgique

BRUXELLES La fonctionnaire qui le signe les qualifie elle-même de `spectaculaires´. Effectivement, les conclusions de son enquête qui viennent d'être remises au ministre de l'Intérieur Antoine Duquesne (PRL) et dont nous avons pu prendre connaissance en primeur sont édifiantes.

Elles démontrent clairement l'existence d'une mafia qui, en Bulgarie, se charge, contre monnaie sonnante et trébuchante, de fournir aux candidats à l'exil tous les papiers nécessaires à leur arrivée en Belgique pour y introduire frauduleusement une demande d'asile politique.

Tout démarre l'été dernier. Alors que d'habitude elles ne dépassent pas la centaine, la Belgique est confrontée à près de 400 demandes d'asile politique émanant de ressortissants bulgares. Même topo en septembre. Le gouvernement belge réagit et fait savoir, sur place, qu'il va durcir le ton. Fin novembre, M. Duquesne amplifie le message en se rendant à Sofia.

Les statistiques redeviennent normales. Mais la Belgique veut en savoir plus, et charge une fonctionnaire d'aller enquêter. C'est le résultat de ce travail qui figure dans son rapport.

Via des autochtones, elle a piégé les 19 agences de voyage se targuant ouvertement de pouvoir aider les candidats à l'exil vers la Belgique. Et ça fonctionne. Pour chaque agence, son rapport reprend les papiers fournis, et les tarifs pratiqués. Ça se lit comme un catalogue du Club Med'. En moins ragoûtant.

Selon la formule souhaitée, le tarif peut aller jusqu'à 37.000 francs (917,21 ). À quoi vous devez souvent ajouter, en moyenne, 20.000 francs (495,79) de commission pour le trajet, durant lequel on vous expliquera les démarches à faire, et les mensonges à asséner.

Chaque agence se fait fort d'obtenir pour ses clients un visa permettant d'entrer en toute légalité dans l'espace Schengen. Le rapport démontre que, la plupart du temps, ce sont les ambassades de France et d'Allemagne qui les délivrent.

Une agence propose ainsi, pour 550 DM (11.000 FB), de fournir aux candidats au voyage sans retour un passeport via l'ambassade de France ou celle d'Allemagne, avec photo d'identité, fausse attestation de travail et fausse attestation de solvabilité bancaire.

Pour 880 $ (37.000 FB), une autre officine, qui passe par l'ambassade d'Italie, y ajoute une attestation en blanc d'une firme ayant pignon sur rue, permettant au client de démontrer qu'il a un boulot en Bulgarie, ou qu'il se rend en Belgique dans le cadre d'une relation de travail.

Pour 500 DM (10.000 FB), une autre agence, qui passe par l'ambassade allemande, propose de son côté deux formulaires en blanc. On ne sait jamais

`Visashopping´

La fonctionnaire parle elle-même de véritable `visashopping´, expliquant que selon certains experts, ce sont entre 30 et 50 millions de $ (de 1,2 à 2,1 milliards de FB) qui circulent annuellement sur ce marché de l'immigration illégale. Elle parle de `fortes suppositions´ de contacts étroits entre du personnel local de certaines ambassades et les `agences touristiques´ épinglées. Dans certains cas, la délivrance d'un visa peut prendre 50 secondes.

`Une fois arrivés en toute légalité en Belgique, on leur conseille de cacher leur passeport et de se déclarer candidat à l'asile politique´, résume un conseiller du ministre Duquesne. `Et si leur demande n'est pas acceptée, on constate que de plus en plus de Bulgares se marient avec des Belges, pour obtenir leurs papiers´.

Mais pourquoi la Belgique? `Essentiellement parce que c'était le dernier pays à verser une aide financière durant la procédure d'asile et parce que le travail au noir est semble-t-il mieux rémunéré qu'en Allemagne´, résume notre interlocuteur.

Résultat: en 1999, la Belgique a attiré à elle seule 42% des Bulgares immigrants, décrochant la place de pays le plus prisé, devant la Tchéquie (13%), le Canada (11%), la Pologne (9%) et les Etats-Unis (8%).

Un score qui reste pourtant sans effet sur l'obtention du statut de réfugié politique en Belgique. `Depuis 1996, nous n'avons accordé ce statut qu'à 5 réfugiés bulgares´, indique le cabinet du ministre de l'Intérieur.

"Nos diagnostics se confirment

M. Duquesne convaincu de l'utilité d'informer sur place

BRUXELLES `En constatant des flux anormaux en provenance de certains pays, nous avions décidé d'y envoyer des officiers d'immigration´, explique M. Duquesne pour replacer le rapport sur la Bulgarie dans son contexte. `Nous voulions voir si des filières existaient bel et bien, ainsi qu'aller donner sur place des informations correctes´.

Elles ne l'étaient pas?
"Clairement non. Là-bas, on prétendait que la Belgique donnait de l'argent sur simple demande, que la procédure d'asile prenait des années, que même si elle se terminait par une décision de refus on n'aurait pas le courage de les expulser, et qu'ils avaient peut-être même une chance d'être régularisés."

Vous avez aussi décidé d'aller sur place
"Je suis effectivement allé en Bulgarie en novembre, tout comme je me rends en Slovaquie ce lundi. J'irai aussi en Pologne, et le Premier ministre m'a demandé d'aller en Russie. Avec le gouvernement bulgare, nous avons notamment évoqué le projet européen de supprimer l'obligation de visa pour entrer dans un pays de l'Union."

Qu'est-ce que ça a donné?
"Lors de la dernière réunion européenne, j'ai donné mon accord à cette mesure pour autant que tout ce que les autorités bulgares m'ont promis soit tenu."

Quelles sont ces promesses?
"Que les polices belges et bulgares coopèrent davantage, que nous luttions mieux ensemble contre les filières de trafic d'êtres humains, qu'une enquête soit menée sur les agences de voyage faisant de la publicité mensongère à l'égard de la Belgique, et qu'on donne à la population une information correcte."

Supprimer l'obligation de visa ne va-t-il pas provoquer un nouvel afflux?
"Notre communication est très importante, puisqu'elle vise à dire que l'installation en Belgique est loin d'être aussi facile qu'on le leur prétend, que la Belgique ne donne plus que de l'aide matérielle et que bientôt la procédure d'asile se déroulera en 21 jours, après quoi, si elle se solde par un refus, ils seront expulsés. Par ailleurs, je crois que nous devons aider la Bulgarie à se développer."

Qu'est-ce qui vous a frappé dans le rapport que vous avez reçu?
"J'ai été frappé de voir à quel point cela était très organisé, avec des tarifs, des agences de voyage, des relais chez des avocats, le recours à la délinquance pour procurer de faux papiers et des conseils pour avoir les plus grandes chances de passer entre les mailles du filet. Le pire, c'est que quand la Belgique versait encore une aide financière aux candidats à l'asile, elle participait au financement de ces réseaux mafieux qui en font un commerce juteux!"

À quoi va, concrètement, vous servir ce rapport?
"Il démontre que la solidarité européenne est insuffisante, d'autres pays accordant trop facilement des visas. Pour le reste, il confirme nos diagnostics, en mettant à jour une série de manipulations dont on peut maintenant parler officiellement."

Les agences de voyage incriminées seront-elles inquiétées?
"Les autorités bulgares vont recevoir notre rapport et elles vont enquêter sur ces pratiques..."