"Il est permis de se sentir soulagé quelques minutes", admet notre journaliste Adrien de Marneffe dans La DH de ce jeudi. Mais "on aurait pourtant bien tort de sombrer dans l'optimisme forcené". La lecture du rapport des co-formateurs au Roi ne laisse en effet place "qu'à un optimisme très modéré" alors que "le texte se veut volontairement vague", regrette M. de Marneffe. "Assez de positionnements. Place aux actes", exhorte à son tour l'éditorialiste.

Si "l'exploit de sceller un accord de gouvernement" est accueilli avec soulagement après près de 500 jours de crise politique, ce n'est pas pour autant un "jour de fête" aux yeux de ces observateurs. Les éditorialistes font en effet part d'"optimisme très modéré" face au "catalogue de bonnes intentions" des sept partis "Vivaldi" qui seront menés par le chef d'orchestre Alexander De Croo (Open Vld). "Ils ont donc réussi l'exploit de sceller un accord de gouvernement", mais pour autant "la Belgique est-elle tirée d'affaire? ". "Pas si vite! ", tempère Francis Van de Woestyne dans La Libre Belgique. Il pointe entre autres comme danger un programme de gouvernement qui ne soit que "l'addition des "fétiches" de chacun: un peu de vert, de bleu, de rouge et d'orange".

"Il faudra trouver un sens à la politique de cette coalition. Si les quatre saisons de Vivaldi sont si belles, c'est parce qu'il y a de l'harmonie entre tous les instruments. Il suffirait qu'un des musiciens joue une partition un peu différente pour que la cacophonie s'installe", met en garde l'éditorialiste.

Jean-Christophe Herminaire, dans L'Avenir, évoque aussi un "équilibre risqué" pour les sept partis de la coalition Vivaldi (Ecolo, Groen, PS, sp.a, MR, Open Vld et CD&V). "Derrière le casting et le catalogue des promesses, l'assise reste à construire. L'équilibre ne garantit pas toujours la stabilité", siffle-t-il.

"Attention aux promesses sans lendemain", met aussi en garde Paul Gérard dans L'Echo, car "l'accord n'est encore sur bien des domaines qu'un catalogue de bonnes intentions". "Au-delà du soulagement que représente l'aboutissement des négociations fédérales (enfin! ), le nouvel exécutif affiche un tas d'ambitions dans un tas de domaines", relève-t-il. "À ce stade, Alexander De Croo et consorts ont essentiellement fixé un cadre. Il leur appartient à présent de remplir le vide avec du plein. Faute de quoi, les belles phrases volontaires de cet accord ne feront qu'ajouter à la méfiance déjà grande des Belges envers le monde politique". Alors, "Au boulot! ", leur enjoint l'éditorialiste du quotidien financier.

"Beaucoup de beaux projets", relève aussi Didier Swinen dans les titres Sudpresse "mais il en faudra une exécution sans faille et un minimum de chamailleries pour regagner la confiance perdue des citoyens". Il entrevoit "un travail de longue haleine. Ce ne sera pas le plus simple, surtout à sept", anticipe-t-il.

"Cela devrait être un jour de fête", souligne dans les mêmes termes Bernard Demonty pour Le Soir, "mais au-delà des congratulations réciproques des artisans de ce gouvernement, au-delà de leurs rires ou de leurs larmes de bonheur, ne nous voilons pas la face, cette fête est aussi joyeuse qu'une célébration de mariage en plein Covid", ironise-t-il.

Le nouveau gouvernement "ne part pas gagnant mais porte en même temps une responsabilité historique", avise-t-il. "Celle de conduire le pays vers la sortie de crises sanitaire, économique et démocratique sans précédent. De convaincre en trois ans et demi seulement les citoyens de Belgique, et surtout les dizaines de milliers qui ne sont pas représentés, que les penchants séparatistes, totalitaires, radicaux ou complotistes, si dangereusement populaires, ne résoudront rien".

Et en Flandre, qu'en dit-on?

Les éditorialistes flamands ne sont pas vraiment plus enthousiastes. Ainsi, pour Liesbeth Van Impe du Nieuwsblad, le flou de l'accord de majorité fera que la cohésion au sein du gouvernement sera cruciale pour la survie de l'attelage.

Pour le Laatste Nieuws, Dimitri Antonissen estime, lui, que la coalition Vivaldi "ne gagnera jamais un concours de beauté vu le meli-melo de partis, dont certains ont pris des coups lors des dernières élections. Elle n'a pas de majorité du côté flamand et a rédigé un accord de gouvernement digne d'une buffet de restaurant -un peu de ceci, un peu de cela- plutôt qu'un redémarrage de l'Etat".

Toutefois, l'éditorialiste salue l'arrivée d'une nouvelle génération de politiques dans ce gouvernement, "qui semblent plus pragmatiques et moins attirés par les dogmes politiques".

Dans le Tijd, Bart Haeck estime de son côté que l'accord de gouvernement montre comment ce gouvernement va mener une politique clairement au centre. "L'accord de majorité n'a aucun aspect tranchant. Et quand il évoque des réformes, comme pour la fiscalité, il précise directement que celles-ci seront menées après une large concertation et dans les bonnes circonstances".

Pour lui, le grand point faible de cet accord, c'est le budget. "Le gouvernement planifie de grandes dépenses dans la Sécu, la police et la Justice, mais sans savoir réellement d'où viendra l'argent".

Bart Eeckhout, dans le Morgen, estime lui que la politique de centre annoncée par la Vivaldi constitue un virage clair par rapport à la Suédoise. "Les partis qui faisaient partie du gouvernement Michel se sont tous pris des claques dans les urnes. Envisager une autre manière de faire les choses n'est peut-être pas une mauvaise idée", selon lui.

A ses yeux, ce changement de cap politique n'est nulle part aussi clair qu'en matière de politique d'asile et de migration, où le mot "humain" est réhabilité, notamment pour ce qui concerne la politique de retour, se félicite-t-il.

Pour le Standaard, l'accord de majorité bouclé par Magnette et De Croo donne l'impression de viser de grandes ambitions, mais il aurait en réalité tout aussi bien pu être soutenu par une majorité construite autour de la N-VA et du PS, à l'exception de la politique climatique et énergétique.

"Cela montre comme la longueur d'ondes est devenue courte pour la Belgique politique et qu'il fut insensé de maintenir ce pays dans la crise pendant près de deux années", écrit Bart Sturtewagen. "Faire du théâtre politique pendant des mois, avec les conséquences désastreuses que cela a eu sur l'image de la politique, était apparemment nécessaire pour rendre l'inévitable possible".