Responsable d’une centaine de videurs, Isabelle Grandville connaît les risques du métier et les préjugés dont il souffre

BRUXELLES Les fusillades qui ont endeuillé le monde de la nuit ces dernières semaines ont également marqué l’opinion publique. À Lille, deux morts et sept blessés, à Cambrai, dix blessés.

Depuis 2001, après avoir tenu une discothèque pendant plusieurs années, Isabelle Granville a lancé deux entreprises de gardiennage et de sécurité. Cette Bruxelloise de 50 ans est responsable de plus d’une centaine de portiers, videurs et sorteurs, surtout à Bruxelles, mais également à Anvers, Huizingen et Charleroi.

Le métier, elle le connaît sur le bout des doigts. Et regrette qu’il souffre d’une mauvaise réputation. “Les agents de sécurité sont très mal vus dans le secteur du gardiennage. On les voit comme des têtes brûlées . Mais bien sûr qu’il faut avoir une certaine force et un charisme pour contrer des jeunes qui boivent de plus en plus, des clients qui sont munis, au fil des années, de plus en plus d’armes.”

Un métier ingrat aussi car “quand la discothèque est vide, on reproche aux sorteurs d’avoir trop sélectionné” – un acte qui, elle le rappelle, est interdit, à part si le client refuse d’être fouillé, “mais les plaintes aboutissent rarement” .

Et si une bagarre survient, “on leur reproche de n’avoir pas assez bien filtré les clients !”

La directrice de l’entreprise Safe-T First regrette que “les palpations du corps, pour détecter d’éventuelles armes, l’un des seuls pouvoirs des videurs, ne soient pas ou très peu acceptées par les bourgmestres. Car oui, ces derniers doivent donner leur accord !”

Un accord qui ajoute à la tonne de paperasse à remplir pour un seul contrat, lors d’une seule soirée… “Que tout ait été règlementé, notamment par la loi Tobback, c’est très positif car il y avait de nombreuses dérives – travail au noir, surplus de violence, etc – dans les années 80 lorsque les patrons choisissaient eux-mêmes leurs gardes. Mais l’administratif que cela implique est bien trop lourd !”

À présent, les portiers, “bien plus polis et accueillants qu’auparavant”, doivent pouvoir présenter des attestations et la carte d’identification délivrée par le ministère de l’Intérieur.

Sans compter les formations complémentaires au métier de portier, qui peuvent coûter jusqu’à 1.350 €… Néanmoins, elle les estime nécessaires, tout comme certains atouts: “Une force physique, assurément, mais surtout une maîtrise de soi”.

Outre la surveillance aux portes lors de soirées et évènements, Isabelle Granville remarque que de plus en plus de commerces en redemandent, ainsi que les hôtels. “Ce n’était pas le cas auparavant. La semaine, mes portiers travaillent devant des bijouteries de luxe, des magasins de prêt-à-porter… C’est une autre forme de clientèle, qui craint énormément pour sa sécurité…”

Quid des risques du métier ? “C’est un métier très stressant. Mais on ne manque pas d’agents, loin de là. C’est juste qu’il faut répondre aux critères. La dangerosité dépend aussi du timing et du lieu…”

Ainsi, les soirées du nouvel an, “c’est l’enfer au centre de Bruxelles, trop de monde et trop de gens émêchés. Le 1er janvier dernier, alors que le service de mes portiers commençait à 21 h, j’en avais déjà un à l’hôpital à minuit !”

Toujours pendue à son téléphone, elle s’inquiète pour eux.

L’on a atteint le paroxysme de la violence le 12 juin 2010. Des portiers (dont Jeff, l’un de ceux employés par Isabelle) ont fait face à une rafale tirée par deux hommes armés de kalachnikovs.

Une nuit durant laquelle elle n’a pas pu fermer l’œil. Comme bien d’autres…



© La Dernière Heure 2012