Une étude réalisée par l'Université de Stanford a provoqué quelques remous dans les médias ces derniers jours. Sur la base notamment de mesures démographiques et de données GSM anonymes, les chercheurs de cette université américaine ont révélé les lieux où les chances de contracter le coronavirus étaient les plus élevées. Bars, restaurants, salles de sport et lieux de culte figuraient en haut de cette liste.

Après la publication de l'étude, de nombreux médias belges se sont empressés d'en relayer les résultats, qui ont d'ailleurs été appuyés par le biostaticien Geert Molenberghs.

Yves Coppieters, lui, n'est pas du même avis et l'a fait savoir sur Twitter ce vendredi.

Selon le scientifique de l'ULB, la transposition de cette étude américaine en Belgique est "hasardeuse". Contacté par La Libre, l'épidémiologiste a pu étayer sa prise de position.

"Je ne suis pas en train de dire que l'étude est mauvaise", débute le chercheur, "mais justifier la fermeture de l'Horeca ou d'autres lieux à travers ce type d'études n'est pas raisonnable".

Des contextes bien différents

Selon Yves Coppieters, les résultats de cette étude ne peuvent être transposés à la Belgique, en raison de plusieurs éléments de contexte divergents. Tout d'abord, la population analysée est différente: l'étude a été menée sur des résidents de dix grandes villes américaines, principalement auprès d'un public davantage précarisé. Par ailleurs, l'étude a été conduite entre mars et mai 2020, une époque où le virus était certes bien présent aux Etats-Unis, mais où " les stratégies de confinement et les gestes barrières" différaient radicalement des mesures en place actuellement en Belgique. Ces différences notables entre les deux contextes permettent dès lors difficilement une transposition des résultats américains à la situation belge.

Ce qui chiffonne également l'épidémiologiste belge, c'est la manière dont l'étude a été conduite. Les chercheurs ont étudié les déplacements de la population dans des villes américaines, et ont noté des mouvements massifs vers certains lieux d'intérêts très fréquentés (restaurants, cafés, salles de sports...). Ils ont ensuite réalisé des projections, et ont remarqué que si les déplacements vers ces points d'intérêts étaient supprimés - autrement dit, si ces lieux étaient fermés au public - la transmission du virus chuterait considérablement. Mais les chercheurs n'ont pas couplé cette étude avec des tests: "Les scientifiques n'ont pas testé qui était réellement positif dans ces lieux d'intérêts, ou qui l'était après s'être rendu dans ces lieux", fait remarquer M. Coppieters.

Des justifications hasardeuses

Yves Coppieters ne remet pas en cause les résultats de l'étude, qui peuvent se révéler pertinents dans le cadre de la situation américaine, mais bien la transposition des résultats à la situation belge et la justification de certaines mesures politiques par ces résultats. "Ce que je reproche, c'est que certains médias utilisent des études comme celles de Stanford pour conforter la décision de fermer l'Horeca et confirmer la stratégie de confinement des politiques. Or, c'est aller chercher des arguments qui sont quand même très loin de notre contexte en Belgique", déplore le chercheur de l'ULB. "On ne peut pas dire qu'on va continuer à fermer l'Horeca jusqu'en janvier parce qu'une étude de Stanford qui date de mars 2020 a montré aux travers de données GSM qu'il y avait plus de personnes qui se rendaient au restaurant", caricature-t-il.

"Une politique publique basée essentiellement sur des connaissances scientifiques issues de contextes complètement différents, à mon avis, c'est une erreur", avertit le chercheur. "Au final, nos choix politiques par rapport au Covid-19 sont très peu basés sur des données belges, or les décisions doivent se baser sur des faits contextuels et pas sur des transpositions des Etats-unis ou de la France".

Un réel manque d'études menées en Belgique

Pour remédier à ces arguments biaisés, Yves Coppieters plaide pour davantage d'études sur le contexte belge, menées plutôt à court terme: "Comment se fait-il qu'en Belgique, on n'est pas capables de mesurer les transmissions dans des bars, dans des restaurants ou dans des salles de fitness? On a les outils mais on est incapables de remonter cette chaîne de transmission", regrette le chercheur. "On manque de recherches opérationnelles réalisées au jour le jour, qui peuvent rapidement apporter des résultats et guider le politique".

Enfin, selon Yves Coppieters, les médias doivent continuer à relayer les études sérieuses, afin notamment de faire avancer les connaissances de la population. Mais selon lui, une remise en contexte est importante avant de tirer des conclusions hâtives. Il faut bien rappeler le lieu où l'étude a été menée, quel échantillon de personnes a été sondé et sur quelle période, avant de vouloir en transposer les résultats à la situation en Belgique.