S’il y a bien un secteur où on fait la grimace suite à l’annonce de vouloir supprimer les chèques-repas, c’est du côté de Via, l’association des émetteurs qui regroupe notamment Sodexo et Edenred. “ On apporte de la valeur ajoutée”, explique Sandrine Lonnoy, porte-parole de Via. “ Les titres-repas bénéficient à 1,6 million de salariés, à 70 000 entreprises et plus globalement à toute l’économie belge. Nous sommes un véritable écosystème qui offre à la fois des avantages tant aux entreprises qu’aux travailleurs et aux commerçants affiliés.” D’après Sandrine Lonnoy, tout cet écosystème va être remis en cause “soi-disant pour simplifier les choses”.

Craignez-vous des pertes d’emploi si les chèques-repas devaient être supprimés ?

Oui. On estime à 500 les pertes d’emploi directes pour les sociétés émettrices. L’impact que cela aura sur les sous-traitants est, par contre, difficile à évaluer. A côté, il y a tous les emplois induits. Différentes analyses, dont celles de Roland Berger et de “Idea Consult”, démontrent que l’injection des titres-repas dans le système permet de stabiliser et de créer 8 000 emplois.

Il y aura donc un risque pour ces 8 000 emplois induits ?

Oui, en plus des 500 directs du secteur, cela fait donc 8 500 pertes d’emploi possibles. Ce chiffre ne vient pas de nous, mais de différentes analyses qui se basent sur l’effet multiplicateur. Par exemple, un emploi qui est créé grâce aux chèques-repas dans un restaurant ou dans la distribution, va lui-même générer une “partie d’emploi” dans un autre secteur.

Donc, selon vous, l’idée de M. Vande Lanotte est loin d’être bonne…

C’est une mauvaise idée. Et l’impact ne sera pas négatif que pour nous, mais pour l’ensemble de l’économie belge. Le titre-repas donne au travailleur un pouvoir d’achat supplémentaire, particulièrement pour les bas salaires. C’est aussi un avantage pour l’employeur. Quelle est la garantie, à part politique, que cette exonération sera conservée ? Rappelons aussi que ce système a l’avantage d’obliger à dépenser uniquement en Belgique et est donc favorable à la consommation intérieure. Beaucoup de frontaliers, par exemple, font leurs achats à l’étranger. Ce n’est pas rien car les titres-repas injectent deux milliards chaque année dans l’économie belge. C’est aussi un système où l’argent n’est pas placé dans l’épargne ; or quand celle-ci est excessive, ce n’est pas bon pour le redressement économique.

Pourtant les commerçants ne semblent pas inquiets. Ils sont même favorables à cette suppression.

Nous n’arrivons pas à comprendre la position de Comeos (NdlR : la Fédération du commerce et des services) qui ne se base sur aucune étude chiffrée. C’est étonnant que cette fédération ne soit pas consciente de l’impact négatif que cela va avoir sur les commerçants qu’elle défend.

L’idée de supprimer les chèques-repas n’est pas neuve. Comment expliquez-vous que le gouvernement revienne à la charge maintenant ?

Nous n’avons pas d’explication, mais il nous semble que le gouvernement se lance dans ce projet tête baissée, sans consulter personne et sans études préalables. J’ai, par exemple, entendu un professeur de la “Vlerick School”, qui vantait l’impact psychologique qu’avait le chèque-repas sur les travailleurs, ces derniers ayant l’impression de recevoir un bonus en plus de leur salaire. C’est un argument comme un autre. Il faut pouvoir écouter tout le monde dans ce dossier.

Craignez-vous que cet argent ne soit plus dépensé dans le secteur alimentaire ?

On nous dira : il faudra toujours manger, mais demain personne ne peut estimer quel va être le comportement de consommation. Les études ont démontré que les titres-repas soutenaient la qualité alimentaire en incitant les gens à s’alimenter de manière variée, surtout pour les bas revenus. Si on remplace cela par du cash, personne ne sait comment les salariés vont dépenser leur argent. L’avantage des titres-repas était aussi d’assurer cette “traçabilité sociale”. La suppression des écochèques nous pose aussi un problème : il y a eu une volonté politique d’inciter les travailleurs à avoir un autre comportement d’achat, plus “durable”, et subitement on fait marche arrière.

Pourtant, en pratique, beaucoup de chèques- repas semblaient déjà s’éloigner de leur rôle premier.

Non. Une étude récente Ipsos démontre que près de 95 % des chèques-repas sont effectivement destinés à l’alimentaire.