La parution d'un article de La DH questionnant l'attitude des hommes depuis l'émergence du mouvement MeToo a fait réagir, parfois de manière extrême. Mise au point.

Samedi dernier, La DH a publié, sur ses médias, un article consacré à un éventuel effet collatéral de la vague MeToo sur les hommes. Sans prétention scientifique aucune, ce travail avait pour but de sonder la légitimité d'une phrase dont il est malhonnête de prétendre qu'elle n'est pas vivace dans la société : le fameux "aujourd'hui, on ne peut plus rien dire". Dix personnalités du monde des médias, politique et du barreau (qui sont donc tous influents à leur échelle sur la société civile) ont partagé avec notre journaliste leur opinion sur ce sujet de vivre ensemble.

Depuis la parution de cet article, une (petite) partie de la population, par voie digitale mais usant d'un parlophone médiatique important, ne se prive pas de prêter à La DH les pires intentions. À un point tel qu'il nous est aujourd'hui difficile de ne pas réagir.

Vous ne lirez jamais, ici, quelqu'un s'opposer à la liberté d'expression, pilier démocratique absolu et moteur même de notre métier. Prêter le flanc à la critique, nous l'assumons. Qu'on trouve l'article non-pertinent, mauvais, inutile : parfait. Mais être accusé (sur les réseaux sociaux, aucune institution n'a manifesté de plainte concernant cet article) d'antiféminisme primaire, d'être les défenseurs de l'école du "la main aux fesses, ce n'est pas si grave" et carrément, comme la rédactrice de l'article en question a pu l'entendre, de contribuer à la banalisation du viol nous est absolument intolérable.

Alors que cela soit dit une bonne fois pour toutes : à aucun moment nous n'avons dévalorisé le mouvement MeToo, et son caractère libérateur sur la parole de femmes trop longtemps murées dans le silence. Personne, au sein de la rédaction, ne se moque de voir le harcèlement sexuel subsister et les féminicides augmenter. Personne ne nie qu'il persiste des inégalités structurelles entre la condition d'homme et de femme qu'il faut combattre. Personne ne l'a jamais écrit, pas plus dans cet article qu'un autre. D'ailleurs, aucun des sondés dans notre papier ne s'exprime en ce sens.

Mais il semble que le tribunal médiatique refuse d'entendre qu'un journal questionne les excès potentiels d'un mouvement dont il est indéniable qu'il a reconfiguré la boussole des relations entre les hommes et les femmes. Les mots ont un sens : nous questionnons, nous sondons. Nous cherchons donc, à travers différents témoignages, à savoir si, oui ou non, MeToo a engendré de potentielles "victimes" masculines (des victimes moins graves, cela coule de source, que les victimes, hommes comme femmes, de viol ou de harcèlement). N'est-il plus, journalistiquement acceptable, d'interroger notre manière de vivre ensemble ? D'écrire qu'une lourde tendance sociétale, pour peu qu'elle ait entraîné du positif à 95%, ait possiblement eu des effets pervers pour 5% ?

Le fait que MeToo soit un mouvement libérateur, salvateur et légitime serait donc un argument assez fort que pour omettre de parler de ses potentiels revers de médaille ? Dénoncer le noyautage des gilets jaunes par des manifestants violents, c'est invalider le combat des gilets jaunes pour un pouvoir d'achat plus équitablement réparti ? Ecrire que la prise de conscience planétaire autour des questions climatiques profite à bien des acteurs économiques, c'est cracher sur le combat écologique ?

Le féminisme, aussi noble soit la lutte, n'a pas à avoir droit de vie ou de mort sur le traitement médiatique que nous choisissons d'octroyer à un sujet.

Un mouvement de l'ampleur de celui de #MeToo doit évidemment vivre dans les rédactions. Et la façon dont les acteurs médiatiques traitent le sujet, délicat, compte. Mais il ne doit en aucun cas nous terroriser et nous museler.

Pour rappel, il y a un peu plus d'un an de cela, la rédaction de La Dernière Heure supprimait la publication de la "Babe du jour", longtemps publiée sur notre site. Pour, c'est assez cocasse, à peu près toutes les raisons que les détracteurs de l'article incriminé nous reprochent aujourd'hui. Ils s'étaient tus à l'époque, mais qu'importe. Ce choix nous avait valu des critiques d'une partie de notre lectorat. Ce choix, nous l'assumions hier, autant qu'aujourd'hui.

Mais puisque l'époque nous force à réaffirmer nos convictions, que cela soit dit ici : La DH était, est et sera opposée aux inégalités. Mais, avec une conviction tout aussi ferme, nous refusons aussi de céder au diktat de la pensée unique. N'en déplaise.