La prison de Forest rationne les détenus

Gilbert Dupont
La prison de Forest rationne les détenus
©DEMOULIN

Témoignage exclusif d’Yves Beaupain : “Avec 6 morceaux de pomme de terre et 4 tranches de pain, des détenus ont faim à Forest”

BRUXELLES Il y a 72 heures, Yves Beaupain occupait la cellule 728 à l’aile C de la prison de Forest.

“En un an, les conditions de détention ont encore empiré. À Forest, des détenus ont faim. Je parle de détenus qui n’ont pas les moyens de cantiner. On leur explique que c’est comme ça, que les budgets ne sont pas élastiques et qu’il faut faire pour 650 détenus ce qui est prévu pour 450. La prison rationne et des gens ont faim.”

À midi, 6 morceaux comptés de pomme de terre avec un peu de viande basse qualité chichement rationnée.

Au souper : 4 tranches fines de pain industriel format toast.

Et 4 tranches au matin.

Avec, pour la semaine : trois rations individuelles de Bécel, 3 petites coupelles de choco et 3 de confiture.

La cruche d’un demi-litre de café a été réduite de moitié. Restrictions identiques pour le sucre qui, de 250 grammes par semaine, est passé à 125.

Pas plus tard qu’hier, le Rapport 2013 d’Amnesty International dénonçait l’état des prisons belges : surpopulation, vétusté des infrastructures, saleté, manque d’hygiène, insuffisance et délabrement des installations sanitaires. Pour Yves Beaupain, il faudrait y ajouter le rationnement alimentaire. “Les légumes, les fruits sont excessivement rares. Je l’assure : avenue de la Jonction, les gens qui n’ont pas la chance de pouvoir cantiner, ces gens-là ont faim. La majorité des détenus n’a pas les moyens. En prison, vous retrouvez la même misère que celle que vous croisez en rue quand vous ouvrez les yeux.”

Sont principalement incarcérés à Forest des détenus en préventive : pas condamnés, présumés innocents.

Sauf à cantiner , ces gens ne reçoivent rien. Savon, shampoing, dentifrice, rien.

Aucun linge de corps : “Vous portez des semaines le slip que vous aviez en arrivant.”

La même tenue pénitentiaire qui finit vite “par puer ”. “Vous qui arrivez de la civilisation du 21e siècle, imaginez-vous de vivre sale. Vous êtes sale et vous dormez des semaines et des semaines dans le même drap et des couvertures pas lavés. À Forest, les couvertures ont toutes les maladies. Il y a pour l’instant à l’aile C deux malades tuberculeux en crise. Et peut-être davantage à l’aile D, qui est pire que la C.”

La crise des budgets péniten-tiaires affecte les produits désinfectants et l’entretien des cellules : selon Beaupain, “même la Javel est rationnée”.

Dans beaucoup de trios (cellules à trois), “le W-C commun est dans un tel état qu’un porc ne voudrait pas mettre son c… dessus. L’odeur évoque la cage à fauves”.

Avec des détenus enfermés par trois dans 10 m2 “23 h à 23h30 par jour”.

La moitié des douches ne fonctionne pas. L’autre moitié coule un filet d’eau froide. “Et pas de savon .”

Dans l’aile C la semaine passée, “j’ai entendu dix fois des matons répondre  : “Je ne puis pas vous donner du papier W-C: il n’y en a pas.”

Yves Beaupain toujours : “À mon sens, si la prison de Forest n’implose pas, c’est quelque part grâce à l’humanité de certains agents pénitentiaires. Ceux-là, un dimanche midi, il faudrait les mettre sur un plateau de télé et les laisser parler : la Belgique serait scandalisée, la Belgique serait la honte de l’Europe. […] Il n’y a pas que des assassins en prison. Imaginez qu’un jour il y ait votre fils, votre père.”

À Forest, des gens souffrent des dents : il leur faut endurer des jours pour obtenir un Panadol. Les soins médicaux relèvent du scandale.

À Forest, des détenus demandent, comme une faveur, à aller au cachot “plutôt que de vivre ça”, dit encore Beaupain, 57 ans.



© La Dernière Heure 2013

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