Le tabou des imams sans papiers en Belgique

Une partie des imams du pays vivent dans une grande précarité et ne gagnent parfois pas plus de 300 à 400 € par mois.

Julien Thomas
Le tabou des imams sans papiers en Belgique

Une partie des imams du pays vivent dans une grande précarité et ne gagnent parfois pas plus de 300 à 400 € par mois.

"Un certain nombre de ces imams sont en voie de régularisation. Certains ont des papiers d’un autre pays et séjournent officiellement ailleurs, en Italie ou en Espagne par exemple. Mais il existe néanmoins, c’est vrai, des imams en séjour illégal. Il n’y a pas de chiffres à ce sujet. On ne sait pas dire combien ils sont. En général, ils n’ont pas de salaire. Les mosquées les aident partiellement. Ils n’ont pas de travail continu", explique Jamal Habbachich, l’ex-président du Conseil des Mosquées de Molenbeek. Quasi-impossibilité pour une mosquée de bénéficier d’une reconnaissance officielle, désir de certaines communautés de garder le contrôle, mais aussi crise des vocations expliquent notamment un phénomène peu connu : l’extrême précarisation d’une partie des imams du pays.

Un phénomène particulièrement tabou et dont chacun admet finalement l’existence du bout des lèvres . "Il existe en effet des imams sans papiers en Belgique" , reconnaissait , en juillet dernier, Salah Echallaoui, le président de l’Exécutif des Musulmans. "J’en connais. Ce sont des imams venus du Maroc. Ils sont venus en Belgique en espérant du travail dans une mosquée. Leur objectif, c’était d’être engagés et de recevoir un contrat. Il n’y a plus tellement de mosquées qui font ça à ma connaissance", indique Boubker Macbahi, imam d’une mosquée jettoise, à Bruxelles.

Sans être quantifiable, cette grande précarité concerne principalement des imams marocains, une majeure partie des imams turcs étant fonctionnaires et donc rémunérés par la Diyanet, l’administration turque en charge des affaires religieuses.

C’est principalement dans les quelque 270 mosquées non reconnues du pays que le phénomène existe, l’État acceptant de prendre à sa charge le salaire des imams des 80 mosquées restantes.

"Oui, c’est quelque chose qui existe. Il n’y a pas de chiffres, mais je ne pense pas qu’il s’agisse de cas isolés. J’ai connu des imams qui vivaient dans une grande misère et gagnaient 300 à 400 €. Pour moi, cela s’explique par plusieurs facteurs : la crise des vocations, le manque d’argent des mosquées, mais aussi une certaine volonté de la communauté de garder le contrôle sur l’imam. Il doit rester malléable, mais aussi disponible pour les sollicitations de toutes sortes" , commente l’islamologue de l’ULg Radouane Attiya.

Les attentes vis-à-vis d’un imam, mais aussi son mode de désignation, sont très différents de ceux du culte catholique. "Chez les catholiques, le curé est désigné par une hiérarchie très claire. La désignation est verticale. Chez les musulmans, tout se passe plus de manière horizontale. C’est la communauté qui choisit son ministre de culte et ce dernier reste sous son contrôle", ajoute la chercheuse à l’Observatoire des religions et de la laïcité de l’ULB Caroline Sagesser.

Cette précarité peut déboucher sur des situations dramatiques, comme le montre cet appel aux dons lancé lundi sur Facebook pour venir en aide à un imam de la mosquée An Nasr, à Koekelberg, gravement malade. "Résidant en Belgique sans papiers, il doit en plus de sa maladie faire face à des dettes qui ne cessent d’augmenter et à une épouse et des enfants", expliquent les initiateurs de cet appel à l’aide.

Une procédure de reconnaissance des mosquées toujours plus compliquée

"On voudrait décourager les mosquées demandant une reconnaissance qu’on ne s’y prendrait pas autrement. La nouvelle circulaire sur la reconnaissance des cultes me semble clairement compliquer le processus. Il y a un discours politique en faveur de plus de reconnaissance et de contrôle mais on peut se demander s’il ne s’agit pas juste d’un discours. Dans les faits, un certain nombre de mosquées sont découragées", explique la chercheuse à l’observatoire des religions et de la laïcité de l’ULB Caroline Sagesser.

Le ministre en charge des Cultes Koen Geens (CD&V) a annoncé vendredi que huit services différents auront désormais leur mot à dire dans la reconnaissance des mosquées, mais aussi de toute communauté religieuse locale. Alors qu’un certain nombre d’imams vivent dans une grande précarité (voire ci-contre), ces complications n’ont rien d’anodin. Un des principaux avantages d’une reconnaissance officielle étant la prise en charge du salaire des ministres des cultes. Un avantage dont bénéficie déjà par exemple l’ensemble des curés et des pasteurs.

Quelque 30 mosquées flamandes et cinq wallonnes attendent par ailleurs depuis huit mois le feu vert de leur Région, alors même que la Sûreté de l’État a rendu un avis positif. "L’argent est là (NdlR : le fédéral a débloqué 3,3 millions d’euros en février 2016). Ce n’est donc pas une question d’argent, mais politique", estime Caroline Sagesser.

Un imam reconnu gagne 2.550€ brut

Il existe sept organisations convictionnelles qui sont reconnues en Belgique et dont les ministres du culte peuvent toucher un traitement de l’État si leur lieu de culte fait l’objet d’une reconnaissance officielle : les cultes catholique, protestant et évangélique, anglican, israélite, orthodoxe, islamique et la Laïcité.

Avec respectivement 2.821,5 équivalents temps plein (ETP) et 323,75 ETP, le culte catholique et les organisations du Conseil central laïque représentent à eux seuls plus de 90 % des postes.

Avec 78,5 ETP, le culte islamique bénéficie seulement de 2,3 % des postes rémunérés. Et si un certain nombre de mosquées ont demandé, depuis bientôt un an, leur reconnaissance, les dossiers continuent à traîner sur le bureau des autorités régionales. À côté d’imams sans papiers, mais aussi au travail ou au chômage et percevant des montants au noir, et des imams turcs payés par l’État turc (entre 1.700 et 2.000€), se trouvent également ceux des mosquées reconnues, et touchant un traitement de l’État belge. Dans ce dernier cas, un imam de 1er rang touche 2.550€ brut par mois, un de 2e rang 2.165€ et de 3e rang 1.833€. Un curé touche 1.833€, un rabbin 1.968€, un pasteur 2.550€. En haut de la pyramide des salaires se trouvent entre autres l’archevêque (9.347 €), les sept évêques (7.536€), le pasteur-président du Synode protestant (5.900€).

Si les imams touchent plus que les curés, c’est parce qu’ils ont charge de famille.

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