Le journaliste d’investigation que personne ne veut écouter sur la mort des 10 paras belges : “Le président Kagame est le probable organisateur de l’attentat”

Rencontre avec le journaliste d’investigation Charles Onana : personne ne veut l’écouter sur la mort des 10 paras belges.

Le journaliste d’investigation que personne ne veut écouter sur la mort des 10 paras belges : “Le président Kagame est le probable organisateur de l’attentat”
©D.R./BELGA

Rencontre avec Charles Onana. Ce spécialiste de l'Afrique s'étonne du peu d'écho suscité en Belgique par son dernier ouvrage, Enquêtes sur un attentat. Rwanda, 6 avril 1994, paru l'an passé aux Éditions L'Artilleur.

"J'y traite pourtant de l'assassinat des dix Casques bleus belges. Je donne la parole au colonel belge Luc Marchal qui dirigeait le détachement et se plaint, dans mon livre, de se battre en vain en Belgique pour que justice leur soit rendue. Le colonel Marchal, qui était sur le terrain à Kigali, considère comme moi que les véritables responsables de la mort des paras sont ceux qui ont conçu et perpétré l'attentat du 6 avril 1994 à Kigali."

L’attentat contre l’avion Falcon 50 qui transportait notamment le président rwandais Juvénal Habyarimana.

La thèse, qui est ancienne, n'est plus seulement très contestée. La justice française l'a définitivement refermée le 15 février 2022 en concluant à "l'absence de charges suffisantes" pour l'accréditer.

Charles Onana n'en a cure. Le journaliste franco-camerounais la répète comme un credo : "L'actuel président rwandais Paul Kagame est le probable organisateur de l'attentat qui a tout déclenché, ce que personne ne veut plus entendre aujourd'hui, devant les intérêts en jeu."

Charles Onana : "Je sais que je m'attaque à ceux qui ont pris part aux tragiques événements du Rwanda. Trois mois plus tôt, les mêmes avaient tiré sur un C-130 belge à Kigali, ce que la Belgique s'est aussi empressée d'oublier. Elle n'a jamais demandé des comptes alors que les premières enquêtes, des enquêtes belges, mettaient également directement en cause M. Kagame."

Sur l'attentat aux missiles du 6 avril 94, le journaliste exhume les enquêtes menées en France - celle du juge Bruguière - en Espagne - celle du juge Andreu Merelles - et par la Canadienne Louise Arbour pour le compte du Tribunal pénal international. "Toutes allaient dans le même sens et toutes ont été sabotées. Le premier, l'auditeur militaire belge Nicolas Van Winsen, cherchait déjà le lien entre l'attentat et l'assassinat des Casques bleus. Il a été empêché par Kigali d'aller au bout de son enquête."

Onana rappelle une autre enquête belge étouffée, historiquement la première de toutes. "Les spécialistes de la Force aérienne belge démontraient, de façon purement technique et donc en dehors de toute considération politique, que l'attentat ne pouvait qu'être le fait de l'armée patriotique rwandaise que dirigeait M. Kagame."

Le colonel Marchal, aujourd'hui à la retraite, dirigeait la mission ONU dans le secteur Kigali. "Il s'étonne comme moi du silence assourdissant qui entoure mon livre. Il avait pensé que les questions qu'il soulève susciteraient au moins un débat public en Belgique. Il doit être amer de voir que non, et de constater qu'on oublie vite. Je comprends les familles de vos Casques bleus, leurs veuves et leurs enfants qui estiment qu'ils sont morts pour rien. Et Luc Marchal ne mérite pas non plus d'être traité comme il l'est depuis vingt-huit ans alors qu'au Canada, le général Dallaire est considéré comme un véritable héros national."

Les plaintes, les menaces de procès et les menaces tout court n'arrêtent pas Charles Onana. Elles l'intéressent plutôt. Le président Kagame et l'État rwandais l'avaient attaqué, en justice, à Paris, à la sortie d'un précédent livre (Les Secrets du génocide rwandais, Enquête sur les mystères d'un président, 2002). Le procès a avorté. "Kagame avait appris que je citerais le colonel Marchal comme témoin. Cela a suffi pour le stopper. Il a reculé et retiré sa plainte 48 heures avant le procès. Ils n'ont plus essayé quand mon nouveau livre est sorti l'an passé."

Ce livre, Rwanda, 6 avril 1994, Enquêtes sur un attentat, est préfacé par le prix Nobel de la paix 1980, l'Argentin Adolfo Pérez Esquivel.

Le journaliste se méfie néanmoins. "Je n'ai pas senti de menaces directes sur ma personne, confie-t-il quand on le rencontre à la gare du Midi, mais je reste prudent quand je m'aventure en Belgique. Le Rwanda est classé 130e sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse. Mon ami Déo Mushayidi, avec lequel j'ai écrit Les Mystères d'un président en 2002, condamné à perpétuité par Kigali, est en prison au Rwanda depuis 2010, détenu dans des conditions infâmes. Et vous savez aussi bien que moi comment l'opposant Paul Rusesabagira, bien que possédant les nationalités belge et américaine, enlevé à Dubaï par les sbires du régime, s'est retrouvé, en 24 heures, à Kigali. Je n'aimerais pas connaître le même sort."

Le Rwanda fête, samedi, les soixante ans de son indépendance.

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