En un an, la population des sans-abri en famille a doublé au sein des centres d’hébergement.

Dans notre pays, comme dans le reste de l’Europe, les sans-abri incarnent le visage de la pauvreté. On les croise à chaque coin de rue, à l’ombre des gares, des bouches de métro, sous les ponts, dans les squats… "J’ai l’impression qu’ils sont de plus en plus nombreux", entend-on souvent. Et pourtant, personne ne sait exactement combien ils sont. Selon la Feantsa (une fédération européenne du secteur sans-abri), la Belgique compterait environ 17.000 SDF. À défaut de recensement officiel et aux portes de l’hiver, nous avons donc tenté de cerner cette population volatile.

Pour ce faire, nous avons regardé le nombre de personnes recueillies par le Samu social. En 2014, 5.784 personnes ont poussé les portes de ce service de logement d’urgence, contre 5.450 en 2015. On pourrait donc croire que la tendance est la baisse.

Sauf qu’en décortiquant ces chiffres ainsi que ceux des plans hiver 2014-2015 et 2015-2016, nous avons alpagué un phénomène qui mérite une attention particulière : en un an, on observe une augmentation inquiétante du nombre de familles et d’enfants en situation d’errance.

En 2014 , 517 familles (dont 309 enfants) ont trouvé refuge pendant l’hiver dans un centre Samusocial. En 2015, on parle de 797 familles (dont 482 enfants), soit une augmentation de 50 %. Cet accroissement s’observe également hors période hivernale, même s’il est moins marqué. En 2014, 517 personnes en famille (dont 309 enfants) contre 739 personnes en famille (dont 440 enfants) en 2015. En un an, 12 % de familles en plus ont donc été accueillies dans les centres d’hébergement estampillés Samusocial.

Mais le plus alarmant reste ceci : en 2015, sur un total de 1.123 personnes en famille accueillies, 671 étaient des enfants, soit plus de la moitié. "Il y a toujours eu beaucoup d’hommes à la rue en Belgique mais nous n’avons jamais accueilli autant d’enfants. On note aussi une augmentation des femmes seules qui viennent frapper à nos portes", confirme Christophe Thielens, du Samu social.

Notons que ces données doivent être manipulées avec délicatesse car bien qu’inquiétantes, elles sont bien en-dessous de la réalité. "Une grande partie de la population reste invisible et il reste beaucoup d’irréductibles qui ne veulent pas d’aide. Le sans-abrisme est un phénomène qui se cache et est donc très difficile à quantifier. Cela le rend également difficile à ‘combattre’ parce que nous ne pouvons aider que les personnes qui ont des chances de rebondir, de sortir de la rue et donc qui acceptent de se montrer à visage découvert " , déplore Christophe Thielens, du Samu social.

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Profiter de l’hiver pour les sortir de la rue

Chaque année, vers la mi-novembre, le plan hiver est déclenché jusqu’au 30 avril. Dès ce moment, le nombre de places d’urgence pour les personnes en situation précaire augmentent. Si l’objectif premier est de fournir un toit aux plus vulnérables, c’est également l’occasion pour les différentes associations de s’organiser pour sortir un maximum de personnes de la rue. "En hiver, les conditions de vie sont encore plus difficiles pour les sans-abri. Pour nous, c’est l’occasion de les accrocher pour les fairedécrocher de la rue. C’est un peu gros comme explication mais c’est clairement l’occasion de faire avancer certains accompagnements, comme l’accès au logement, aux soins de santé mais aussi l’accompagnement social", explique Christine Vanhessen, directrice de l’AMA, la fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri.

Cet accompagnement social, un travail de longue haleine, diffère pour chaque situation. Une personne peut se retrouver à la rue parce qu’elle n’a pas d’emploi, parce qu’elle est toxicomane, parce qu’il y a eu une séparation, parce qu’elle est victime de violence conjugale…

Le hic, c’est qu’une fois le plan terminé, même si elles sont en plein processus de réinsertion, beaucoup de personnes sont obligées de retourner vivre au coin de la rue."Le sans-abrisme ne se limite pas aux 5-6 mois d’hiver définis par le plan. Idéalement, il faudrait avoir ce type de dispositif, en matière de place et de personnel, toute l’année. Même si elles ont eu un toit pendant 6 mois et entamé des procédures, ces personnes sont toujours des sans-abri au 1er mai. Elles n’ont pas toujours le temps de trouver un logement en ce laps de temps car, encore une fois, la réinsertion est un travail de longue haleine".

Devoir retourner dans la grisaille des rues en décourage plus d’un. Et beaucoup tombent, malheureusement, dans la catégorie de ceux que l’on appelle "les sans-abri chroniques".


Christophe Thielens,   Samu social:   "On se sent parfois impuissant"

1. Comment expliquer que de plus en plus de familles se retrouvent dans la rue ?

"On l’attribue à la crise de 2008. Aujourd’hui, il y a plus de chômage, le coût de la vie et du logement ont augmenté. Il y a aussi eu plus d’expulsions de logement et beaucoup de gens n’arrivent pas à remonter la pente."

2. La crise migratoire a-t-elle joué un rôle ?

"Oui. Lorsque l’Union européenne a été élargie, des migrants économiques, souvent des personnes venant de l’Europe de l’Est, comme la Roumanie, la Pologne, la Bulgarie ou la Slovaquie, ont voulu venir s’établir en Europe de l’Ouest pour trouver un avenir meilleur. Il y a aussi les familles roms qui fuient les discriminations dont elles sont victimes dans leur pays. Il ne s’agit pas que d’un problème belge mais d’un problème européen. "

3. Ces familles ont-elles une chance de sortir de la rue ?

"Pas toutes. Si elles sont en situation légale, oui. Dans ce cas de figure, une armada de procédures à l’intégration est mise en place par différents acteurs sociaux. Par contre, si elles sont en situation irrégulière, elles n’ont droit qu’à l’aide médicale urgente et aucune aide financière. C’est une situation très difficile pour eux. Pour nous aussi parce qu’on se sent impuissant, on se retrouve dans une impasse. Nous avons connu cela début juin, à la fin du plan hiver. 17 familles ont dû retourner dans la rue parce que nous n’avions plus les capacités nécessaires pour les accueillir."