Faits divers Une société qui permet ça est-elle encore une société

BRUXELLES Des policiers disent que ces hommes ne sont pas morts comme des chiens mais comme des rats, dans un trou.

Tout le monde, à la gare du Midi, connaît l'arrêt de la rue Couverte où les tramways de la Stib s'engagent dans le tunnel du prémétro. Il y a, là, après le virage, un peu à droite, une rampe d'escalier. Il faut passer la palissade, sauter le grillage, descendre une vingtaine de marches et arriver à l'entrée d'une galerie qui se termine par un mur. La lumière n'arrive pas. C'est le noir total. Et ça schlingue.

C'est dans ce trou, lundi passé, qu'un particulier - resté anonyme - a découvert un cadavre et prévenu la police. Surprise pour la police de la zone Midi qui n'allait pas y trouver un mais deux corps couchés côte à côte, l'un en état avancé de décomposition, le second de momification.

Le parquet de Bruxelles a été informé. Les hommes du labo ne se sont aventurés dans la galerie qu'en revêtant des combinaisons hermétiques. Un légiste, le docteur Wetzel, fait remonter les décès »à plusieurs semaines». Les cadavres reposaient sous plusieurs couches de couvertures à même le sol dans la fange et la crasse. Une sorte de dortoir dont l'existence n'était connue d'aucune autorité, pas même des services d'aide aux sans-abri.

Les policiers ont encore trouvé quelques paires de draps n'ayant jamais servi - et d'ailleurs encore emballées dans des cellophanes -, des blue-jeans, trois vieux anoraks, un matelas, des souliers, de la petite monnaie, deux seaux emplis d'un liquide incertain et des dizaines de canettes vides d'une marque de bière bon marché.

Les décès pourraient ne pas dater de la même époque. Le premier pourrait remonter à l'hiver.

Le second aurait vécu tout un temps près du cadavre de son compagnon avant de succomber à son tour dans un dénuement, un isolement, une solitude complets.

Un policier explique qu'un des deux corps se trouvait dans un tel état qu'il était impossible, à la vue, d'en déterminer le sexe. Les autopsies permettront - peut-être - de déterminer la ou les causes des décès. L'hypothèse criminelle n'est pas retenue. On parlera de froid, de malnutrition, d'alcool, d'usure, de maladies, peut-être d'aliments avariés.

Les policiers craignent de ne jamais pouvoir identifier une des victimes. L'autre, selon les papiers trouvés sur elle, serait Ernest Picard, né à Saint-Hubert le 23 juin 1928. Un SDF de 75 ans sans famille proche connue. Ernest avait habité à Bruxelles-Ville jusque dans le milieu des années 1990 avant de connaître la rue et la déchéance; il n'y aurait donc que cinq ans d'ici.

Des images pieuses ont été trouvées près du corps. On y lisait cette prière: «Salut à Vous, saint Antoine de Padoue, Vous le Véritable et fidèle Ami de l'Humanité» imprimée à Hal par la Confrérie de Saint-Antoine des Frères Mineurs Conventuels. On confirme, dans le milieu SDF, qu'Ernest en possédait tout un paquet.

Nous avons voulu fouiller cette galerie creusée dans les catacombes, au fond, de la gare du Midi. Et nous y avons trouvé encore un sac à dos contenant un jeans roulé en boule, un essuie-main, deux rouleaux de PQ, un tube de déo à peu près vide, une douzaine de rasoirs Bic jetables et un bonnet de Père Noël.

© La Dernière Heure 2004