Aboutissement de huit ans de procédure, l’audience préliminaire a lieu ce matin

BRUXELLES Avec l’audience préliminaire, s’ouvre, ce matin à Bruxelles, le procès en assises de six Bruxellois, dont trois femmes, pour tortures ayant entraîné le décès de leur victime, Latifa Hachmi, 23 ans, morte en 2004 à Schaerbeek de n’avoir au final pas pu avoir d’enfant. Et l’un des accusés à comparaître est son mari qui l’encouragea pendant huit semaines à suivre des séances inimaginables de désenvoûtement et de purification. Son exorciste, Abdelkrim Aznagui, un homme de 60 ans, exploitait, en ASBL, un centre ayant pignon sur rue à Schaerbeek.

Pour Aznagui, Latifa ne pouvait avoir d’enfant parce qu’elle était possédée par le démon. Et la seule façon de chasser le diable était de lui faire boire de l’eau bénite et la faire vomir.

Les séances ont duré 56 jours. Avec, pendant ces 56 jours, un lavage de cerveau : un baladeur sur les oreilles répétait en boucle les mêmes formules rituelles.

Chaque vomissement était un très bon signe : c’est le djinn qui sort. Pour la forcer à boire, Latifa était plongée nue et maintenue dans la baignoire. Elle était frappée car un nouvel hématome, c’était aussi la preuve du diable qui sort du corps. L’autopsie devait dénombrer au moins 46 marques.

Latifa n’a pu compter sur personne. Certainement pas son mari qui assistait aux purifications .

Lors des séances de baignoire, la tête de la jeune femme était plongée dans l’eau jusqu’à suffocation. Et l’exorciste chassait le diable en frappant les endroits du corps où il se manifestait, l’extirpant par la bouche en enfonçant ses doigts dans la gorge pour essayer de rejoindre le cœur, ou en procédant de la même façon, manuellement, par le ventre, par des lavements vaginaux.

Latifa a subi le martyre. À l’issue des rooqia (les exorcismes), elle était ligotée à un radiateur par les chevilles, le cou et les poignets. Si elle refusait de boire, on lui tenait de force les mâchoires ouvertes pour lui faire ingurgiter de l’eau au moyen d’une pompe.

Il aura donc fallu huit ans à la famille de Latifa Hachmi pour arriver enfin à l’audience de ce matin : le dernier exorcisme, celui auquel elle a succombé dans la baignoire, date en effet du 5 août 2004. Latifa est alors épuisée de deux mois de ce traitement. On la nourrissait de yaourt et d’incantations.

Pour la réanimer, son mari lui pressa le ventre : l’équivalent de trois verres de liquide a jailli de la bouche.

L’autopsie confirmera les coups violents et multiples sur le corps, au visage et sur le cuir chevelu, des traces de quasi- noyade, d’asphyxie et de strangulation, un œdème cérébral, un œdème pulmonaire, des nécroses tissulaires sévères et une insuffisance rénale aiguë résultant des 56 jours de privation.

Pour frapper, l’exorciste Aznagui (qui dans la vie réelle est chauffeur de dépanneuse) se servait d’un manche de raclette : c’était son bâton rituel pour chasser le démon.

Mes Michèle Hirsch et Jean-Paul Tieleman défendent Latifa et sa famille.

Ce matin, l’audience préliminaire aura pour objectif, comme le prévoit la nouvelle procédure d’assises, de dresser la liste des témoins que les parties souhaitent entendre. Les six accusés comparaîtront (libres) à partir du 9 mai prochain. Ils risquent jusqu’à 30 ans de réclusion.

Ils seront jugés pour “avoir soumis Latifa Hachmi à la torture, en l’occurrence à un traitement inhumain délibéré qui provoque une douleur aiguë ou de très graves ou cruelles souffrances physiques ou mentales, en causant la mort sans intention de la donner”.



© La Dernière Heure 2012