Les policiers ont réussi à mettre la main sur la dernière conversation des futurs kamikazes avec leur commanditaire en Syrie

À quelques heures de commettre l’attentat sanglant de Zaventem le 22 mars, quelles pensées peuvent bien traverser l’esprit des deux terroristes qui s’apprêtent à tuer le plus d’innocents possible en se faisant exploser dans le hall des départs bondé ? Personne ne peut le dire.

Les enquêteurs de l’antiterrorisme ont néanmoins pu constater la détermination de ces hommes et leur sang-froid. Les policiers ont réussi à mettre la main sur la dernière conversation des terroristes avec leur commanditaire en Syrie. Elle date de la nuit du 21 au 22 mars. Non seulement ils expliquent ce qu’ils comptent faire le lendemain, mais ils prennent aussi des dispositions pour que de nouveaux terroristes prennent la relève après les attentats. Ils se doutent bien qu’à Raqqa, on est au courant des derniers développements en Belgique, à savoir la fusillade rue du Dries à Forest le 15 mars et l’arrestation de Salah Abdeslam le 18 mars à Molenbeek.

À la lecture de la retranscription de ce "rapport oral" - qui dure une grosse dizaine de minutes, on devine que la police est sur leurs talons, qu’ils se sentent cernés et qu’ils pressentent qu’ils doivent agir très rapidement sous peine d’être arrêtés avant de frapper.

La police a pu mettre la main sur cet enregistrement de Najim Laachraoui et d’Ibrahim El Bakraoui car elle a réagi au quart de tour.

Le chauffeur de taxi qui a pris en charge les terroristes à Schaerbeek a contacté la police lorsqu’il a compris que c’était lui qui les avait emmenés à Zaventem. Les enquêteurs ont immédiatement bouclé le quartier. Les éboueurs ont retrouvé, dans une poubelle de la rue Max Roos, un ordinateur portable que les terroristes avaient abandonné quelques heures plus tôt.

Si les policiers ne l’avaient pas récupéré à temps, les services de Bruxelles Propreté l’auraient emmené dans un camion-poubelle. Il serait tombé dans les oubliettes de l’histoire. Les terroristes avaient effacé les données contenues dans l’ordinateur. Mais les policiers ont réussi à récupérer une partie de celles-ci. Il y avait là des photos, des textes, des vidéos et des enregistrements audio.

L’ordinateur était utilisé depuis octobre 2015, soit avant les attentats de Paris.

Pour communiquer avec leurs commanditaires en Syrie, les terroristes de Bruxelles, extrêmement prudents, utilisaient plusieurs modes de communication. Ils enregistraient notamment, sous forme de fichier informatique, ce qu’ils avaient à dire. Ils utilisaient ensuite des logiciels de cryptage. Les fichiers étaient envoyés de manière sécurisée par l’intermédiaire d’internet.

Quant au commanditaire, désigné comme "Abou Ahmed", il pourrait s’agir d’Oussama Atar, un Belge de 32 ans, cousin des frères El Bakraoui.

© reporters

"On a décidé de travailler, Inchallah, demain, mardi 22 mars"

Les kamikazes devaient être cinq à Bruxelles. Deux ont finalement renoncé à se faire exploser.

"Paix sur vous, mon frère" : ainsi débute le message qu’adresse Najim Laachraoui à son contact en Syrie et où il annonce les attentats à venir. Deux voix sont audibles dans le document : la sienne et celle d’Ibrahim El Bakraoui qui se fera également exploser le lendemain à Zaventem. On n’entend pas Mohamed Abrini, l’homme au chapeau, qui partira avec eux avant de renoncer à se faire exploser au dernier moment.

Najim Laachraoui s’excuse pour le retard : "On a eu quelques empêchements, quelques imprévus, t’as pu t’en rendre compte en lisant l’actualité", dit-il, une référence probable à l’assaut contre la planque de Forest et l’arrestation de Salah Abdeslam.

Visiblement, ces actions policières les ont déstabilisés : "La situation est telle qu’on ne peut plus, on ne peut plus retarder quoi que ce soit, tu vois. On doit travailler le plus vite possible et on a décidé de travailler, Inchallah, demain mardi 22 mars".

"Tout le monde est cramé"

Et de préciser : "Parce qu’on n’a plus de planque de sécurité, il n’y a plus personne, etc. Tu vois, il n’y a plus de frère pour logistique, etc. Tout le monde est cramé, tu vois". Il explique ainsi que "toutes les photos sont sorties". La presse a en effet publié le 16 mars la photo des deux frères El Bakraoui, indiquant qu’ils pourraient être les deux fuyards de la rue Dries et qu’ils ont loué des planques.

Najim Laachraoui explique qu’ils vont utiliser les plus de 100 kilos de TATP qu’ils ont- "comme je te l’ai dit dans l’audio précédente" - déjà fabriqué. Il s’apprête à dire les cibles - "Les cibles ce sera Inchallah" - quand il est coupé par la seconde voix, à savoir Ibrahim El Bakraoui qui paraît pressé de lui annoncer : "L’aéroport".

"Faire un maximum de victimes"

Najim Laachraoui reprend alors la parole pour lui dire que ce sera "L’aéroport… Et les métros. Les lignes de métro".

Et de justifier l’utilisation du TATP plutôt que les armes : "Un frère nous a donné comme information qu’en matinée, il y a des vols américains, des vols russes, des vols israéliens. On va essayer de les toucher. Le problème c’est que… Si on utilise les kala, vu qu’on n’a pas beaucoup de chargeurs etc., on va commencer à frapper dans la foule et ils vont fuir et il y a les militaires, il y a des trucs. Donc, on s’est dit que pour faire le… un maximum de victimes, il faut s’infiltrer et en dernière minute. On déclenche tout en même temps Inchallah".

Najim Laachraoui dit que "ça va être cinq Dougma", employant un terme hébreu pour opérations. Ce qui confirme une fois de plus qu’il devait y avoir cinq kamikazes si Mohamed Abrini (à Zaventem) et Osama Krayem (qui partira de la planque d’Etterbeek avec Khalid El Bakraoui avant de faire demi-tour à la station Pétillon) n’avaient pas renoncé au dernier moment.

Les deux hommes détaillent alors l’arsenal qui leur reste. Pour ce point, il semble bien que ce soit Ibrahim El Bakraoui qui gère. Sur l’enregistrement, Najim Laachraoui répète les mots que lui souffle son complice.

Najim Laachraoui revient sur des projets antérieurs d’action qu’il avait déjà évoqués, comme l’atteste un autre fichier audio - enregistré et envoyé à son contact entre le 15 février et le 15 mars - qui a aussi été retrouvé dans l’ordinateur. "Nous on avait pensé aux prisonniers etc., tu sais bien, Mohammed, etc. Heu… Mehdi. Mais voilà, maintenant, c’est toi qui gère, ça va ?"

Dans ce premier enregistrement audio, Najim Laachraoui avait évoqué une idée, qu’il a eue avec les frères El Bakraoui, qui serait le kidnapping "d’une ou deux têtes" afin de libérer certains "frères" et "sœurs" incarcérés.

Il citait Mehdi Nemmouche (auteur présumé de l’attentat au Musée juif de Bruxelles) et Mohamed Bakkali (un "logisticien" qui aurait notamment loué la planque de Schaerbeek où les ceintures explosives utilisées à Paris ont été confectionnées). Dans son esprit à l’époque, il n’était pas question de frapper la Belgique mais l’Euro de football programmé en juin 2016.

"On va pourrir dans une cellule"

Ibrahim El Bakraoui, resté relativement en retrait, tient aussi à s’exprimer. Il dit aussi qu’ils se sentent cernés et qu’ils craignent d’être arrêtés à tout moment : "On est en train de travailler dans la précipitation". Et il ajoute, comme pour s’excuser : "Je te jure frère, Allah il est témoin, on avait plein de plans. On avait plein d’idées. On voulait faire plein de choses, mais c’est le destin et la volonté d’Allah, on est obligé de travailler, ou sinon on va rester pourrir dans une cellule".

Najim Laachraoui l’incite alors à approfondir : "Dis leur, Salah et tout, je ne sais pas ce qui leur a pris". On devine ainsi que l’attitude de Salah Abdeslam et Sofien Ayari, qui ont fui l’appartement de Forest sans combattre et qui ont été capturés le 18 mars, ne trouve pas grâce à leurs yeux. "Ouais, ouais, les frères qui étaient dans l’appartement à Forest. Leur réaction, après, c’est Allah qui sait mieux… On ne sait pas pourquoi ils sont sortis, ils ont abandonné leurs armes. Enfin, Abou Hamza (nom de guerre de Sofien Ayari), il avait une kalach avec six chargeurs et il y a qu’Abdelaziz (surnom de Mohamed Belkaid, tué par la police dans l’appartement de Forest) qui a fini avec eux".

C’est Najim Laachraoui qui conclut : "Je te jure qu’on t’aime dans la voie d’Allah, on t’aime beaucoup beaucoup. Salutations sur vous, mon frère".

© reporters