Faits divers Leurs noms sont célèbres, ou pas (encore) : ils défendent leurs clients soupçonnés de terrorisme. Souvent pour la gloire.

Il y a ceux qui en sont. Et leurs confrères, qui les regardent avec parfois une certaine exaspération teintée de jalousie. "Il y en a marre, de toute façon, il n’y en a plus que pour le terrorisme dans les journaux. On a l’impression qu’il ne se passe plus rien d’autre dans ce pays."

On ne va pas contredire ce ténor du barreau de Bruxelles : depuis l’attaque de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, le terrorisme et les filières belgo-syriennes occupent l’essentiel des manchettes de journaux. Et une large partie du boulot de nombreux avocats bruxellois.

Du temps, des soucis

Pourtant, à quel prix ? Tous les avocats interrogés à ce sujet, - des dizaines - ont la même analyse : tout cela prend énormément de temps, peut ramener des ennuis, rapporte souvent très peu. Au point que l’un des plus célèbres pénalistes estampillés terro de Bruxelles, Christophe Marchand, a décidé de lever le pied et ne plus accepter de nouveaux dossiers dans le cadre des attentats de Paris et Bruxelles. Car les journées n’ont que 24 heures "et que les avocats sont aussi des chefs d’entreprise et doivent assumer", indique Me Marchand. "Ce sont des dossiers extrêmement long, avec énormément de recours possible", observe-t-il.

Il y a l’aspect moral et éthique qui rentre aussi en compte. Ainsi, Me Catherine Toussaint, profondément touchée par les attentats de Bruxelles, a décidé de ne pas défendre d’inculpés dans le cadre de ce dossier spécifique.

"Je n’apprends plus rien"

Nathalie Gallant, l’une des pénalistes les plus en vue de Belgique, rejette de plus en plus de dossiers terro. "J’en ai refusé une vingtaine. Pas pour une question de morale. Mais les motivations de ces types… souvent, ce sont des repris de justice qui ne savent pas quoi faire et partent en Syrie. Ce n’est pas intéressant de causer avec eux. Je n’apprends plus rien. Et comme les dossiers terro représentent 25 % de mon temps de travail et 1 % de ma clientèle. Les gens s’imaginent que Daech ou Al Qaeda ont notre numéro de compte et nous font des virements", sourit Me Gallant, indiquant qu’elle a été payée 5.000€ hors TVA pour défendre ses clients des récents procès de Verviers et Zerkani-bis.

Un rapport entre le salaire net horaire en dessous de la moyenne. Et c’est le cas de tous les avocats, dans ces dossiers, qui assure qu’on ne peut vivre exclusivement des dossiers de terrorisme. On parle de tarifs variant entre 2.500€ et 10.000€ pour des dossiers à rallonge qui s’étendent sur des années. Moins rentable que des petites affaires de stupéfiants.

Lettres de menaces

Et puis il y a la vox populi. "De l’extérieur, on ne te voit pas d’un bon œil", souligne Nathalie Gallant. Me Christophe Marchand peut opiner du chef : il a reçu des lettres de menace. Xavier Carrette aussi, via Facebook.

Ce dernier écume les couloirs du palais de Bruxelles depuis de longues années, et traite, par intermittence, de terrorisme depuis fort longtemps. Il défend entre autres Souheib El Abdi dans le dossier de la cellule de Verviers.

Pour Me Carrette, l’avocat est "un bouclier, qui est là pour prendre des coups". Passionné par les thématiques, il envisage d’ores-et-déjà de se rendre à Paris lors du futur procès de Mohamed Amri, qu’il défend avec Me Sophie Wagner.

Si les pénalistes renommés ne courent pas derrière les terro, les jeunes avocats voient là un moyen de se faire les dents. Anciennement collaboratrice de cabinet, Virginie Taelman vole de ses propres ailes et défend, avec Sébastien Courtoy, Mohamed Bakkali, l’un des principaux suspects dans la logistique des attentats de Paris.

Curiosité intellectuelle

"Je ne fais pas ça pour l’argent ou la visibilité", assure-t-elle. L’argent, c’est certain : elle travaille au pro deo. La visibilité, non plus : la jeune avocate se fait discrète dans les médias. Pourquoi alors ? "La curiosité intellectuelle. Le fait que ces dossiers de terrorisme se répondent l’un à l’autre. Professionnellement, c’est passionnant. Nous défendons des gens qui sont détestés par l’opinion. Nous sommes aussi là pour nous opposer au parquet fédéral quand il va trop loin. Tout le monde a le droit et doit être défendu. Peu importe le crime commis. Et nous sommes le seul garde-fou face aux dérives."

Maxime Nardone est l’avocat d’Ishak Ghennai, récemment condamné comme dirigeant d’organisation terroriste. Pour lui, défendre cet homme fut passionnant. "Beaucoup sont des types intéressants, polis, cultivés, qui payent en temps et en heure. On ne va pas se mentir, je préfère ce genre de dossier intellectuellement stimulant que de défendre un voleur de la gare du Midi", consent-il.

Et même si le regard de l’extérieur n’est pas toujours facile à assumer. "Quand j’en discute avec ma mère, qui est institutrice, elle ne comprend pas pourquoi je défends ces mecs. C’est un signe que les prévenus de terrorisme représentent un peu le mal. Mais moi je défends une personne, pas des actes. Si on n’est pas prêt à faire ça, on n’est pas pénaliste."

Régulièrement cibles de réactions hargneuses dans les commentaires aux articles de presse en ligne, les avocats terro ont encore de longues années devant eux. Les attaques de Bruxelles et Paris restent encore à être jugées. Pour certains, ce sera le dossier de leur carrière. Cela vaut bien le temps et l’argent investi.

Les avocats des djihadistes

Catherine Toussaint

© Belga

Xavier Carrette

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Maxime Nardone

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Christophe Marchand

© D.R.

Virginie Taelman

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