Pour le Dr Delhaye, pédopsychiatre à Érasme, il faut “laisser venir les questions” , donc ne pas être “envahissant” , mais toujours “rassurant”

BRUXELLES La question est probablement revenue comme un boomerang hier, si vous avez de jeunes enfants trop grands pour ne pas comprendre qu’il s’est passé quelque chose de grave, mais trop petits pour être capables de digérer l’information seuls : faut-il taire, ou au contraire expliquer, les catastrophes à nos bambins ?

Le cas de l’accident de Sierre corse encore plus le dilemme, puisqu’en première ligne les victimes, ce sont des pairs, auxquels vos enfants peuvent s’identifier. Alors, dire ou ne pas dire ? Tentative de réponse avec le Dr Marie Delhaye, chef de clinique adjointe en psychiatrie et pédopsychiatre à l’hôpital Érasme.

Avant d’aller plus loin, vous êtes pédopsychiatre. Parce que la manière de venir en aide, psychiatriquement parlant, est fondamentalement différente qu’il s’agisse d’un enfant ou d’un adulte ?

“Absolument. Sur un adulte, on parle de diagnostic (dépression sévère,…) précis. Sur un enfant ou un ado en développement, rien n’est encore fixé. On parle ici, beaucoup plus, de symptômes. Ce n’est pas la même approche.”

Que conseillez-vous aux parents qui s’interrogeraient quant au fait de faire part, ou non, de tels événements à leurs enfants ?

“Tout dépend évidemment de l’âge, mais aussi du tempérament de l’enfant en question. Les enfants qui sortent de la période de latence, c’est-à-dire qui approchent les douze ans et ont donc à peu près le même âge que les victimes de ce terrible drame, doivent, à mon sens, être mis au courant. Bien que, nos enfants étant de plus en plus précoces, il y ait de grandes chances qu’ils le soient déjà par leurs propres moyens. Pour des enfants plus jeunes, je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’imposer ce genre d’information. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut leur construire un mur devant les yeux ou leur mettre des œillères. Je préconise plutôt le fait de laisser venir les questions. Et, en l’occurrence, d’y répondre, sans trop édulcorer, mais sans trop rentrer dans les détails pour autant. Rester ouvert au dialogue, tout en conservant une posture rassurante, sans trop dramatiser. Et en mettant bien l’accent sur le caractère rarissime de l’événement. J’ai ainsi entendu que les écoles pratiqueront une minute de silence aujourd’hui. C’est une démarche qui risque de ne pas être comprise par les petits élèves. De retour à la maison, c’est aux parents de leur expliquer la signification de ce geste.”

Donc, il ne vaut mieux ne pas faire de démarche proactive du style “ Chéri, viens, je vais t’expliquer ce qu’il s’est passé dans ce bus en Suisse…”

“C’est permis. Mais cette initiative n’est pas nécessaire, surtout au regard de la violence du choc. L’enfance est une période d’innocence qu’il convient de préserver. Les enfants auront bien assez tôt l’occasion de se confronter aux difficultés du monde et du quotidien… D’ailleurs, des catastrophes, il s’en passe tous les jours. Les évoquer toutes, de manière proactive, de la Syrie à Sierre en passant par Fukushima, ne me semble pas très sain pour un enfant qui n’est jamais qu’en phase de construction de ses émotions. En revanche, je le répète : s’ils vous questionnent, ne fuyez pas la discussion.”

Changement d’optique. Comment accompagner les enfants victimes de la collision et qui en sont sortis vivants ?

“Il faut ici ne pas perdre de vue le caractère exceptionnel, et particulièrement violent, de l’événement. J’ai déjà eu en consultation des enfants très perturbés, mais aucun d’entre eux n’avait vécu pareille épreuve. Même un garçon qui, je me souviens, avait beaucoup de mal à se remettre du braquage du commerce de ses parents. Leur blessure, profonde, prendra énormément de temps à guérir. Durant les trois mois qui suivront l’accident, il ne serait pas anormal que ces enfants doivent faire face à des cauchemars, angoisses, flash-back, crises d’irritabilité, symptômes dépressifs… Ces symptômes ne deviendraient alarmants, et donc nécessiteraient un traitement médical, que s’ils perdurent au-delà des trois mois. On parlera, alors, de symptômes post-traumatiques. C’est à ce moment qu’il faudra envisager une psychothérapie, éventuellement complétée par de l’EMDR, Eye Movement Desensitization and Reprocessing (littéralement Mouvement des yeux, désensibilisation et retraitement). Une technique qui emprunte un peu à l’hypnose et permet d’évacuer les symptômes de stress post-traumatique.”

Et pour les élèves qui n’ont pas pris part au voyage, mais connaissaient les enfants ?

“Ils étaient en sixième primaire. Donc sur le point de changer, quelque part, de vie, avec le passage au secondaire. Ceci peut peut-être permettre de tourner plus vite la page. Mais j’en reviens au mot le plus important de notre conversation : dialogue. Le rôle des parents, mais aussi des enseignants, se révélera ici crucial… D’où l’importance, pour eux, de faire face, alors qu’ils se trouvent aussi devant une situation qui les désempare…”



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