Plus de 200 perquisitions, une cinquantaine d'interpellations, 1,2 millions d'euros saisis et le démantèlement d’un réseau de communication crypté utilisé par des organisations criminelles dans la gestion du trafic de drogue... C'est le résultat de la plus grande opération de police jamais organisée en Belgique, qui a eu lieu ce mardi . Ce coup de filet, mené par la police fédérale, a marqué le pays. Invité ce mercredi de l'émission CQFD (RTBF), le procureur fédéral, Frédéric Van Leeuw, est revenu sur les détails de l'opération et a dressé un état des lieux de la criminalité en Belgique.

La manœuvre est l'aboutissement d'une enquête de deux ans, fruit d'une coopération internationale, lors laquelle la police a réussi à infiltrer le réseau de communication criminel Sky et suivre quasiment en temps réel les échanges de messages. A partir du moment où les services de police ont pu lire les messages échangés, 130 policiers et une quinzaine de magistrats se relayaient 24h/24h, a raconté Frédéric Van Leeuw.

Des images dignes d'une série

"Il est clair qu’on ne pouvait pas moralement se permettre de laisser passer certaines choses. Les images sont pires que ce que j’ai déjà vu dans certaines séries . C'est absolument hallucinant et la Belgique n'est pas à l’abri de ça", a affirmé le procureur fédéral, avant de détailler les contenus que la police a pu trouver.

" Des règlements de compte, des tueurs à gage, des photos de victimes, des personnes qui sont envoyées d’un pays à un autre pour tuer quelqu’un, des messages qui disent que si on ne trouve pas une cible, on s’attaque à la famille. C’est d'une violence absolument incroyable, un monde où la morale a totalement disparu, et où les sommes sont hallucinantes ", a relaté Frédéric Van Leeuw, qui rappelle que 17 tonnes de cocaïne ont été saisies.

La police fédérale a ainsi pu intercepter près d'un milliard de messages, dont seule une partie a pu être déchiffrée pour l'instant. Alors révéler l'infiltration au grand jour, n'est-ce pas saboter la suite de l'enquête ? "Non ", selon Frédéric Van Leeuw. " Car les criminels auront toujours besoin de communiquer. Le message ici, c’est qu’il n’y a pas un seul réseau qui n’est pas détectable à un certain moment. "

Le port d'Anvers , " le goulot de la bouteille "

Cette opération ne révèle finalement que la face cachée de l'iceberg de la criminalité organisée en Belgique. En effet, 2020 est une année record avec 65 tonnes de cocaïne saisies au port d’Anvers. Les autorités ont conscience qu'une large part du trafic n'est pas encore dans leur viseur et qu'il existe d'autres réseaux qui utilisent d'autres moyens de communication.

" C'est un problème européen et même mondial. Anvers, c'est le goulot de la bouteille ", a assuré le procureur. " La lutte contre le trafic de drogue devrait devenir une priorité absolue dans le monde entier ", a-t-il commenté. " C’est en train de tout pourrir : il y a évidemment le côté catastrophique de la consommation de drogue, mais il y a aussi ces sommes d’argent extravagantes qui pourrissent des systèmes entiers et qui génèrent une extrême violence. La vie n’a plus de valeur avec cet argent. "


Pour Frédéric Van Leeuw, notre pays n'est pas si loin des mafias italiennes, ou des pays sud-américains dans lesquels les cartels règnent. De tels réseaux étrangers se propagent aussi en Belgique. "Le parquet général de Brasilia m’a présenté des situations de violence que je pensais inimaginables en Belgique. Force est de constater qu’en deux ans, chez nous, les attentats à la grenade et les tirs à la kalachnikov deviennent quasiment hebdomadaires ."

Et le procureur n'a pas manqué de pointer les risques sous-jacents que sont la corruption et le blanchiment d'argent . "Si à un certain moment vous corrompez les hauts étages de la société, le risque qui existe, c’est que les gens honnêtes ne sachent plus vivre autrement qu’avec la corruption. C’est le drame que l’on voit dans de nombreux pays d’Amérique Latine. Et il faut absolument tout faire pour éviter que cette corruption avance dans notre société. "

Face au constat alarmant du procureur, y-a-t-il un risque que la Belgique se laisse gangrener par la criminalité ? "Notre démocratie est solide, mais je pense aussi qu'on ne doit pas oublier de donner à notre police et notre justice les moyens de lutter contre ce genre de choses. Il faut arrêter de faire des économies sur la police ".

Une nouvelle façon de travailler liberticide ?

Le procureur est aussi revenu sur l'utilisation des datas numériques comme nouvel outil d'enquête. "Travailler avec du Big data c'est tout nouveau pour la police et la justice. Est-ce que notre procédure est adaptée ? On a encore de grands défis devant nous ", a-t-il commenté. Interrogé sur les possibles dérives pour la liberté des citoyens sur de telles méthodes, Frédéric Van Leeuw a expliqué que l'enquête était centrée spécifiquement sur le réseau Sky pour démontrer qu'il s'agissait d'un réseaux exclusivement criminel. " On n'écoute pas les citoyens pour notre plaisir, et on n'en a pas les moyens", a-t-il assuré.