Faits divers Ce que le kamikaze de Zaventem Ibrahim El Bakraoui appelle une "déclaration publique" a été enregistré la veille des attentats de Bruxelles…

Le fameux "testament audio" du terroriste Ibrahim El Bakraoui a été retrouvé sur l’ordinateur portable dont il s’est débarrassé dans une poubelle située au bas de sa planque de la rue Max Roos, à Schaerbeek, juste avant d’embarquer dans le taxi qui l’a conduit à l’aéroport de Zaventem, le 22 mars 2016.

La DH a pu s’en procurer l’une des parties : pas celle où le terroriste se dit acculé et devoir agir dans la précipitation s’il ne veut pas finir en prison, mais celle où il tente de dédouaner l’un de ses amis et complices, Mohamed Bakkali, arrêté le 26 novembre 2015 dans le cadre de l’enquête belge sur les attentats de Paris.

Le terroriste a enregistré son message la veille des attentats de Bruxelles, soit le 21 mars 2016, à 14 h 54. Il le qualifie de "déclaration publique" et l’encadre au début et à la fin par la même double précision qui est sujette à caution (lire ci-dessous), mais semble pourtant avoir une grande importance à ses yeux : "Je parle librement. Je ne suis pas sous la contrainte ni sous le fait de stupéfiants ou de boissons alcoolisées".

S’il ne fournit aucun élément qui pourrait être vérifié et si l’on doit donc s’en remettre à sa seule parole… Ibrahim El Bakraoui - qui s’exprime sans accent, semble lire un texte et renifle une fois ou l’autre dans cet enregistrement d’une minute et demie - affirme que Mohamed Bakkali a loué des planques et des voitures pour son compte sans avoir connaissance de ses intentions terroristes : "Il a loué ces maisons pour me faire plaisir. Il a fait cela au nom de notre amitié car je lui ai dit que j’étais recherché et que j’avais besoin d’un peu de temps pour me rendre […] Il ne savait pas ce qu’il y avait dedans ni à quoi allait servir cela […] La voiture qui s’est approchée des maisons, c’est moi aussi qui la conduisais. Il l’a louée pour que je puisse me déplacer […] Il pensait rendre service tout simplement", insiste-t-il avant de demander "pardon" à son ami… "À toi, Mohamed, je te demande pardon pour le problème que je t’ai causé, mais je ne savais pas faire autrement. J’espère que tu trouveras la force de me pardonner un jour."

Cela pourrait-il aujourd’hui servir la cause de Mohamed Bakkali ? Pas si sûr, comme l’explique le pénaliste Thibaut Colin : "Légalement, cet enregistrement n’a qu’une valeur d’information et n’a pas valeur de preuve. C’est un élément du dossier qui mérite sans doute d’être creusé, mais ce n’est pas parce qu’une personne A dit d’une personne B qu’elle n’est pas terroriste que cette personne B n’est pas terroriste."

Toujours est-il que si Mohamed Bakkali parvenait à convaincre la justice qu’il n’avait pas connaissance du moindre projet terroriste, cela pourrait changer pour lui radicalement la donne en termes de peine. Il pourrait n’être condamné que pour recel de criminels. "S’il n’est condamné que pour recel de criminels, il risque de 8 jours à 2 ans de prison ainsi qu’une amende maximale 3.000 euros. S’il est condamné pour avoir aidé des terroristes en leur fournissant des appartements et des voitures il risque par contre de 5 à 10 ans de prison et une amende maximale de 30.000 euros et même jusqu’à 15 ans de prison s’il est reconnu en qualité de dirigeant", précise Thibaut Colin.

Mohamed Bakkali, 29 ans, est, pour rappel, soupçonné par les enquêteurs d’être l’un des logisticiens des attentats de Paris. Grâce aux belles berlines allemandes équipées de GPS intégrés qu’il a louées pour ses amis, il est également la piste qui leur a permis de remonter jusqu’aux planques des terroristes ! Comme notamment celle de la rue Henri Berger, à Schaerbeek, où les ceintures explosives ont été confectionnées et où Salah Abdeslam s’est réfugié pendant sa cavale. Mohamed Bakkali l’avait louée en personne non sans prendre ses précautions : sous une fausse identité, déguisé en Fernando Castillo. C’est également au domicile de sa femme que la vidéo tournée en caméra cachée par les frères El Bakraoui pour espionner le boss du nucléaire belge a été retrouvée. Inculpé d’assassinats terroristes et de participation aux activités d’un groupe terroriste, Mohamed Bakkali a dernièrement obtenu de pouvoir purger sa peine en Belgique une fois qu’il aura été jugé en France.


La retranscription dans son intégralité

"Je m’appelle El Bakraoui Ibrahim. Nous sommes au mois de mars 2016. Je parle librement. Je ne suis pas sous la contrainte ni sous le fait de stupéfiants ou de boissons alcoolisées. Je voudrais faire une déclaration publique concernant Bakkali Mohamed. Donc, voilà, les maisons qui ont été louées à Auvelais et à Schaerbeek par Bakkali Mohamed sous une fausse identité, cela a été fait sous ma requête. Il a loué ses maisons pour me faire plaisir. Il a fait cela au nom de notre amitié car je lui ai dit que j’étais recherché et que j’avais besoin d’un peu de temps pour me rendre. Donc, il a loué ces maisons au nom de notre amitié. Il ne savait pas ce qu’il y avait dedans ni à quoi allait servir cela. Donc, il a fait tout cela sans connaissance de cause. La voiture qui s’est approchée des maisons, c’est moi aussi qui la conduisais. Il l’a louée car j’étais recherché. Donc, je ne pouvais pas louer de véhicule sous mon nom. Il a donc loué ce véhicule pour que je puisse me déplacer. Encore une fois, Bakkali Mohamed n’est au courant de rien. Et ne savait pas ce qu’il y avait ni ce qui se tramait. Il pensait rendre service tout simplement. À toi, Mohamed, je te demande pardon pour le problème que je t’ai causé, mais je ne savais pas faire autrement. J’espère que tu trouveras la force de me pardonner un jour. El Bakraoui Ibrahim au mois de mars 2016 qui ne parle pas sous la contrainte ni sous le fait de stupéfiants ou de boissons alcoolisées."


L’avis psy : un terroriste "stressé" !

Une thérapeuthe estime que le testament audio du terroriste souffre d’un manque de crédibilité.

Questionnée par La DH, Isabelle Poreye, thérapeute spécialisée en matière de troubles anxieux, a accepté - après avoir écouté l’enregistrement audio laissé par le terroriste Ibrahim El Bakraoui - de répondre à nos questions non sans "prudence parce que l’on reste dans la subjectivité".

Qu’est ce qui vous a frappé à la première écoute ?

"La chose la plus évidente qui m’apparaît, c’est qu’il y a une incohérence entre le ton employé et le propos évoqué. Je veux dire par là que le propos serait d’ordre affectif alors que le ton est totalement monocorde : ça me frappe ! Il n’y a pas de tripe, pas d’émotionnel qui transparaît d’aucune sorte dans son ton, hormis une certaine nervosité et le souci de convaincre et d’influencer celui qui entendra."

Il vous semble donc nerveux ?

"Celui qui parle est un type qui est dos au mur, qui ne peut plus reculer. Il semble être dans un état de stress profond. Par qui ou par quoi était-il stressé ? On ne peut pas en présumer. Quand on sait ce qu’il se passera le lendemain, on ose imaginer que l’état de stress est profond et suppose effectivement cette espèce de voix blanche qu’on entend qui fait qu’il est déjà quelque part ailleurs."

Il répète plusieurs fois qu’il n’est pas sous influences…

"Effectivement, il redit plusieurs fois ‘Je ne suis pas sous l’influence ni de drogue ni d’alcool et je m’exprime librement’, ce qui décrédibiliserait son propos. Il aurait pu tout à fait éviter cette double précaution oratoire et il aurait aussi pu s’adresser uniquement à son ami."

Pourquoi ne s’est-il justement pas adressé qu’à son ami ?

"Au-delà de tenter de blanchir son ami, je pense qu’il y a également un souhait de se blanchir et de laisser une trace pour tenter de soigner sa notoriété. C’est comme s’il vendait des circonstances atténuantes."