"Vous avez l'impression d'être un cercueil ambulant": des Américaines racontent leur détresse face aux lois contre l'avortement

Depuis l'annulation de l'arrêt Roe V. Wade, de nombreuses femmes sont sorties de l'ombre pour raconter le calvaire qu'elles ont vécu pour avorter.

"Vous avez l'impression d'être un cercueil ambulant": des Américaines racontent leur détresse face aux lois contre l'avortement
©Shutterstock

Entre l'annulation de l'arrêt Roe V. Wade et des lois en vigueur s'opposant à l'avortement, beaucoup de femmes ont payé le prix fort de la législation. Certaines témoignent aujourd'hui pour mettre en lumière le problème que connaissent les femmes désirant un enfant mais victimes de complications de grossesse.

Septicémie et dilemne

Melissa Janssen, une habitante du Wisconsin âgée de 35 ans, a vécu les conséquences directes de l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade.

La jeune femme raconte au média NBC News comment, à 18 semaines de grossesse et 3 jours après l'annulation de l'arrêt par la Cour suprême, elle a perdu les eaux. Cela limitant les chances de survie du bébé, Melissa Janssen explique qu'elle était "en état de choc absolu, comme engourdie".

Son gynécologue, le Dr Jordan Crow, lui propose alors deux options. D'abord, d'attendre pour voir comment ça se passerait pour la grossesse, mais la probabilité de la mort du bébé était proche de 100 %, ce qui lui ferait alors courir un risque très élevé de développer une septicémie, une infection très dangereuse.

Ensuite, il lui a proposé d’avorter. Cependant, après l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade, le Wisconsin a immédiat interdit presque tous les avortements, exception faite pour les cas où la vie de la mère serait mise en danger.

"C'était tout simplement hallucinant", déclarait-elle. "Je n'arrivais pas à croire que cela se passait et que c'était moi".

Présentant déjà les symptômes d’une infection (une légère fièvre ainsi qu’une sensibilité au niveau du ventre), la jeune femme souhait avorter. Mais son gynécologue s’est retrouvé face à un dilemme. En effet, les symptômes n’étaient pas suffisants pour que le médecin se prononce sur la nécessité d'un avortement.

"Être un médecin dans cette position, puis être dans cette situation où vous êtes incertain, vous pensez, est-ce que l'hôpital me laissera faire ? Le procureur va-t-il me poursuivre pour que je finisse par être condamné à une amende ou à une peine de prison ?" a déclaré M. Crow à NBC News. "C'est un sentiment d'impuissance et de confusion totale pour toutes les personnes concernées".

"Je devais faire des pieds et des mains pour régler un problème qui s'était déjà produit. J'avais déjà perdu le bébé."

La situation se joue aussi au Texas depuis près d'un an, depuis la promulgation en septembre du projet de loi 8 du Sénat, qui interdit les avortements dès qu'une activité cardiaque est détectée, c'est-à-dire généralement vers six semaines. C’est de ce projet de loi que Marina Stell a été victime.

L'habitante du Texas de 42 ans explique comment on lui a refusé l'avortement après une fausse couche. Elle affirme à la station de télévision ABC 13 que la loi restrictive de son État sur l’avortement l’a placée dans une situation sanitaire dangereuse.

C’est en septembre 2021 que, suite à une fausse couche à neuf semaines et demie de sa grossesse, Marina Stell demande à son médecin une dilatation et une évacuation. C’est une procédure courante utilisée pour avorter en cas de fausse couche durant les trois premiers mois de grossesse, que la femme avait d’ailleurs déjà vécu lors d’une fausse couche vécue par le passé. Cela faisait quelques jours que le projet de loi 8 avait été promulgué.

La Texane explique à PBS News que sa demande a été refusée par son médecin, qui a déclaré qu'elle avait "besoin de prouver que le fœtus n'était plus viable". Après avoir fait une seconde échographie, son médecin lui refuse à nouveau l'opération. Cette situation se répète dans tous les cabinets de Houston qu'elle contacte suite à des "interdictions d'avortement déroutantes". Une situation "dévastatrice", raconte Marina Stell, qui risquait alors une grave infection.

"Vous avez l'impression d'être un cercueil ambulant. Vous marchez en sachant que vous ne savez pas quoi faire", a-t-elle déclaré. "J'avais l'impression de devoir faire des pieds et des mains pour régler un problème qui s'était déjà produit. J'avais déjà perdu le bébé."

La Texane portera donc le fœtus non viable pendant deux semaines pour finir par se rendre dans une clinique d’avortement où la procédure de dilatation et d’évacuation était autorisée, clinique aujourd’hui fermée depuis l’annulation de Roe v. Wade.

Une fois devant cette clinique, elle s'est retrouvée face à de nombreux manifestants contre l'avortement : "ils m'ont dit que je tuais mon bébé, que j'étais une meurtrière", raconte-t-elle, dévastée.

"C'est l'histoire que beaucoup de gens ne reconnaissent pas. Cela ne touche pas seulement celles qui ne sont pas prêtes à être mères", a expliqué Marina Stell. "Les gens comme moi veulent des enfants mais ont besoin de soins. C'est aussi simple que cela. S'il y a besoin d'une intervention médicale, pourquoi dois-je me battre pour l'obtenir ?"

Dans le Wisconsin et le Texas, où l'avortement est presque totalement interdit, les femmes enceintes qui ont besoin de soins vitaux ont été contraintes d'attendre pendant que les hôpitaux évaluaient les risques juridiques.

Des études qui témoignent d’une mauvaise prise en charge

Une étude, menée par les chercheurs du Centre médical de l’Université du Texas, démontre des conséquences désastreuses pour certaines femmes enceintes ayant fait face à de graves complications.

L’étude, publiée en juillet dans l’American Journal of Obstretrics & Gynecology, a été basée sur 28 femmes qui ont perdu leurs eaux avant la 23e semaine de grossesse, donc trop tôt pour que le fœtus ne soit viable. En ont résulté, pour 60 % d’entre elles, des complications graves, telles que des infections et des hémorragies. Il s’agit de plus du double de la proportion de complications observées dans les États sans interdiction.

En moyenne, les femmes ont dû attendre neuf jours avant une intervention et un avortement de la part de leur médecin. Anitra Beasley, co-auteure d'un article publié dans le New England Journal of Medecine, confirme les dangers de cette attente : "au fur et à mesure que le temps passe, ces risques augmentent, explique-t-elle. Ainsi, quand l'infection est grave, lorsque vous développez une septicémie, cela peut mettre votre vie en danger. Lorsque vous avez des saignements très abondants, cela peut également mettre votre vie en danger, et c'est ce qui nous préoccupe."

La chercheuse explique avoir constaté que "la définition des soins d'urgence est un peu vague. Et donc l'interprétation de ce qui se passe signifie que les patientes enceintes ne sont pas en mesure d'obtenir les soins requis par un état de santé déjà démontré, soins qu'elles méritent, jusqu'à ce qu'elles soient souvent vraiment malades - donc jusqu'à ce que l'urgence qu'elles vivent se soit transformée en une situation qui met alors souvent leur vie en danger."

Les derniers annonces avec LOGIC-IMMO.be