Monde

Avec la sortie du Cinquième Pouvoir, un biopic consacré à Julian Assange (joué par l’acteur britannique Benedict Cumberbatch), le fondateur de WikiLeaks, c’était l’occasion rêvée pour approcher le dissident numérique. Quatorze mois de négociations ont été nécessaires. Mais le fruit de ces efforts soutenus a finalement payé. Traqué par le gouvernement américain après avoir révélé online et au monde entier quelques dossiers que l’on qualifiera – pour faire court – d’ultrasensibles, son interview, rare et personnelle, est publiée en exclusivité sur le site internet de La DH.


Vous êtes l’un des co-fondateurs du site WikiLeaks. Un site qui, doit on le rappeler, a mis en ligne en 2010 une vidéo de source militaire, qui montrait une raid aérien en hélicoptère contre des civils et notamment des journalistes, en Iraq. Cette vidéo-révélation génèrera ensuite la diffusion de milliers de documents, entre autres des journaux de guerre d’Afghanistan et des livres de bord de la guerre en Iraq.

Rappelons également que Wikileaks, très actif depuis 2006, a divulgué une quantité non négligeable d’informations, à propos des protocoles militaires en place à Guantanamo, de la corruption dans les milieux politiques, des déchets toxiques en Côte d’Ivoire, des télégrammes de l’armée américaine, et bien sûr les « Bibles Secrètes » de la scientologie. Pour beaucoup, Wikileaks a non seulement permis au monde entier de comprendre comment fonctionnaient nos gouvernements, mais nous a aussi forcés, nous représentants des médias, à revoir notre manière de travailler dans le milieu en constante évolution qu’est le journalisme…

Merci pour cette introduction. Quand j’ai reçu votre invitation, j’ai recherché un peu l’histoire de votre Association (la Hollywood Foreign Press Association) et il semblerait qu’elle ait fondé les Golden Globes Awards en 1943, dans le but de « pirater » le système des studios américains, afin d’inciter les stars, les producteurs et les réalisateurs, à parler à la presse internationale, alors qu’ils se concentraient à l’époque essentiellement sur le marché intérieur. Si cette histoire est vraie, alors, bravo, vous avez réussi un coup incroyable.

Mais ça soulève une question plus large à propos des médias, à savoir la relation entre les sujets traités et les sujets que vous voulez traiter, et les barrières à faire tomber afin de favoriser ce processus. La dernière fois que j’étais en Californie, en 2010, je venais de sortir le documentaire que nous avions monté avec d’autres collaborateurs de Wikileaks. Les sources pour créer ce documentaire ont été fournies par cinq hommes, qui viennent d’être condamnés à 35 ans de prison. A l’époque, j’étais loin de me douter que ce serait la dernière fois que je mettrais les pieds aux Etats-Unis. J’étais aussi loin de me douter qu’un certain nombre de mes amis pourtant citoyens américains, n’y remettraient pas les pieds non plus.

Les Etats-Unis sont devenus un pays d’où l’on demande l’asile politique, et non plus l’inverse. C’est devenu un pays d’où les journalistes doivent vivre en exil. Je pense notamment à Glen Greenwald, un de nos plus grands soutiens dans le monde du journalisme, qui vit actuellement au Brésil, je pense aussi à Jake Raticore, citoyen américain d’origine californienne, qui m’a parfois remplacé lors de discours aux États Unis, et vit actuellement en exil en Allemagne. Je songe aussi à tous ces citoyens américains qui sont actuellement en exil en Russie et notamment avec Edward Snowden. Nous bénéficions de droits d’asile en Amérique du Sud et en Europe, moi-même y compris, le gouvernement équatorien m’ayant courageusement accordé le droit d’asile en 2012.

Bref , je pense qu’il est essentiel de réfléchir au rôle de la presse aux Etats-Unis, à son rôle à jouer dans le contrôle à effectuer sur le gouvernement, et dans la prise de responsabilités de ce dernier dans le pays dont parlait Jefferson avec tant d’enthousiasme.

Les médias de divertissement ont aussi une responsabilité à prendre, dans le sens où les films d’Hollywood sont des produits culturels qui ont un rôle très important dans la manière dont les gens perçoivent le monde. Ils influencent les opinions du public par rapport à certaines personnes, organisations, associations, déterminent si l’on peut s’associer avec telle personne ou tel groupe en toute sécurité.

Que se passe-t-il actuellement aux Etats Unis ? A quoi pouvons nous nous attendre maintenant ? Entre l’effondrement de l’Etat de guerre, la fuite de tous ces journalistes, la poursuite en justice par Barack Obama de plus de dénonciateurs que tous les présidents combinés depuis 1917 sous couvert de la loi contre l’espionnage ? Je pense que la presse américaine a sa part de responsabilité dans la situation qui est en train de se développer en Occident. Et je pense que les journalistes occidentaux, mais aussi les investisseurs, par leur choix de financement, ont eux aussi leur rôle à jouer. Je pense que s’ils s’y mettaient vraiment, ils pourraient tout à fait inverser la situation actuelle.

Pourriez vous nous expliquer pourquoi vous pensez que ce film, « Le cinquième Pouvoir » de Bill Condom, a été réalisé dans le but précis de vous discréditer, et par quel biais avez-vous obtenu les scripts ? Est ce que vous avez été contacté directement ?

Le film vient de sortir en salles vendredi en Angleterre. Il existe d’autres films sur moi, dont une production très étrange qui s’appelle « Underground Police ». Pour information, Laura Quaker, qui vit en exil, travaille à l’heure actuelle sur un documentaire qui devrait sortir l’année prochaine, autour d’Edward Snowden et du développement démesuré de son influence aux Etats-Unis. J’espère qu'on le verra au Festival Sundance, mais ce ne sont là que des spéculations personnelles. Je n’ai pas d’information directe de Laura à ce propos, et je pense qu’elle n’apprécierait pas que je vende la mèche avant l’heure.

« Le Cinquième pouvoir » est un film basé sur les deux livres les plus populaires parus à propos Wikileaks. Il existe bien sûr d’autres livres sur le marché, mais Dreamworks a décidé d’acheter les droits de ces deux livres-là, et ne nous ont jamais contactés de quelque manière que ce soit !!!

Ils n’ont par ailleurs jamais pris en compte les correspondances que nous leur avons envoyées, et n’ont, en outre, jamais donné un centime au Fonds de soutien pour la défense de Wikileaks où au fonds de soutien pour ma défense personnelle. Il s’agit purement et simplement d’une entreprise hostile à notre égard, et le résultat est d’ailleurs très intéressant. En ne comprenant pas le véritable public auquel il s’adresse, ce film est destiné à échouer au box-office et au niveau de la critique, on peut déjà voir qu’il s’agit d’un « biopic » d’un autre temps, que seul le gouvernement américain peut apprécier. Pourquoi ? Parce que ce film n’a pas été réalisé pour le public. Les gens aiment ce que nous faisons, ils soutiennent toujours les opprimés qui se battent pour leurs principes contre le pouvoir en place. En produisant un film diffamatoire, dont la production a impliqué le gouvernement américain et l’empire médiatique de Murdoch Press, ils ont secrètement aliéné le seul marché que ce film aurait pu avoir, à savoir les cinéphiles qui aiment Wikileaks et soutiennent notre organisation, particulièrement dans la presse, par rapport à la politique étrangère des Etats-Unis.

Ce film a aussi détruit la seule communauté qui aurait pu faire sa promotion de bouche à oreille. En effet, chaque film a besoin d’une base de soutien qui s’occupe de sa promotion par le bouche à oreille. « Le Cinquième pouvoir » ne représente aucun mouvement. Le peu de gens du Département d’Etat des Etats Unis qui ne nous aiment pas et pour qui nous sommes une honte, ne représentent pas le public et ne peut pas générer un marché pour ce film.

On est en droit de se demander alors pour qui ce film a été produit ? Il est peu vraisemblable qu’il génère un profit. Vu qu’il n’a pas été produit pour le public, pour qui donc a-t-il été produit ? Il semblerait que ce film existe uniquement pour faire plaisir aux amis de ceux qu’ils l’ont initié et de ceux qu’ils l’ont financé. Une vision de l’intérieur, faite par des gens qui ne regardent pas dehors et qui n’ont pas la perspective des réelles demandes du public. Je vais d’ailleurs vous donner une autre perspective à propos de ce film. Vendredi, nous avons sorti Media Style, un documentaire qui retrace notre travail pour rendre public plus de 100.000 documents confidentiels du gouvernement américain, documents essentiels pour comprendre l’histoire du monde, et nous l’avons rendu disponible à plus d’une centaine d’agences médias à l’échelle mondiale. Plus précisément, Media Style retrace notre parcours à travers les fermes d’Asie Centrale, les fermes afghanes, à travers l’Ouzbékistan, les interviews que notre équipe et moi-même avons effectuées au Guardian, au New-York Times, où j’ai notamment interviewé Bill Keller, et avec qui j’ai évoqué la suppression de l’article ayant pour sujet les « Agents de Sécurité Nationale » à l’époque où il dirigeait le journal. Nous avons donc sorti ce film sur un système de vidéos à la demande, et il était disponible gratuitement en Angleterre pour les premières 36 heures. Si vous allez sur Twitter (twitter.com/wikileaks), vous pouvez y voir un graphique comparatif entre Media Style et « Le Cinquième Pouvoir » et le nombre de mentions générées sur les réseaux sociaux. On constate qu’à son paroxysme, « Le Cinquième Pouvoir » cumule 300 mentions sur les réseaux sociaux, alors que Media Style en comptabilise 500. On peut aussi constater que le buzz autour de « Cinquième Pouvoir » est complètement retombé, alors que celui de Media Style ne cesse d’augmenter.

Media Style n’a pas dépensé un sou en publicité ou en promotion, alors que Dreamworks a acheté quatre pages pleines dans le New York Times ces derniers jours, et a mis en place une campagne de promotion à grande échelle, qui inclut des spots télévisés, des panneaux d’affichage etc. Je pense que c’est une grande chance que nous ayons pu produire un documentaire aussi sophistiqué, à propos entre autres de la corruption des médias.

Et je pense qu’aujourd’hui, les Studios comme Dreamworks ou Disney, ne peuvent plus se permettre de produire un film diffamatoire sur des personnalités qui sont encore en vie, sur des réfugiés politiques, et sur des gens qui sont en cours de procédures avec les Grands Jurys des Etats Unis, sans en payer le prix.

Wikileaks n’est pas une organisation perdue au fin fond de l’Afrique sans aucune présence médiatique, que l’on peut diaboliser facilement.

Et pour répondre à votre question à propos des scripts, je dois vous avouez que les moyens par lesquels nous les avons obtenus restera strictement confidentiel. Vous aurez compris qu’on est plutôt bon dans ce domaine. (rires).

C’était d’ailleurs intéressant de voir comment ces scénarios ont évolué avec le temps. Nous en avions mis en ligne un autre, qui émanait de HBO et de la BBC, écrit par les scénaristes de « Inside ». Celui-ci date de la semaine dernière, et c’est un scénario centré autour de mon personnage, mais je pense sincèrement qu’il n’aboutira nulle part.

Pour en revenir au Script de Dreamworks, vous savez, nous avons beaucoup d’amis qui soutiennent notre démarche et croient en notre projet, même dans des entreprises comme DreamWorks.

Vous êtes actuellement « bloqué » à Londres, mais cela ne semble pas affecter votre rythme de travail, ni vos convictions et la direction que vous donnez à Wikileaks. Quand vous prenez en considération tout ce qui s’est passé, est-ce que cela vous arrive de regretter certaines de vos décisions ? Vous arrive-t-il de vous dire « Si seulement je m’y étais pris autrement, je n’en serais pas là aujourd’hui ? »

Comme dans toute situation complexe, lorsque vous vous lancez dans une cause, chaque décision, aussi minime soit-elle, a une répercussion sur l’ensemble. Mais globalement, et surtout concernant les décisions importantes que j’ai pu prendre, non, je ne changerais rien. Les décisions les plus importantes sont presque toutes des coups forcés, soit en réactivité face à l’environnement dans lequel on évolue, soit en fonction des ressources disponibles. Si nous avions un milliard de dollars de capital, et des dizaines de milliers de gens qui travaillent pour nous, nous pourrions lancer les choses de manière beaucoup plus immédiate, et cela nous rendrait beaucoup moins vulnérables. Mais dans les contraintes qui sont les nôtres, je pense que nous avons pris les bonnes décisions, et surtout, je ne vois pas comment nous aurions pu faire autrement.

Vous parlez beaucoup de la responsabilité des gouvernements, des politiques et des médias, mais qu’en est-il de votre responsabilité, lorsque les documents que vous divulguez mettent en danger la vie de civils en Afghanistan ou ailleurs ?

Voyez, ce genre de propos m’agacent. Pourquoi répétez-vous la propagande du Pentagone ? Même le Pentagone n’a jamais dit cela !

Il a d’ailleurs été dit sous serment, par un représentant de l’Etat américain, lors du procès de Bradley Manning qui a eu lieu cette année, que la publication des documents classifiés n’a causé aucun préjudice physique à qui que ce soit, à aucun moment que ce soit. Ce que vous répétez, c’est la déformation d’un commentaire émis en 2010 par le chef d’Etat Major des Etats-Unis, Mr Mullen, largement relayé par la presse en omettant la précision que les publications pourraient peut-être représenter un éventuel danger dans le futur.

Donc malgré le fait avéré que les publications de Wikileaks n’ont été la cause d’aucun préjudice physique, ces accusations malveillantes continuent de se répandre, en utilisant les mêmes bonnes vieilles méthodes. Ils ont essayé d’utiliser ces tactiques contre Edward Snowden, contre Quinn Freemore, et d’ailleurs, si vous en parlez avec Dan Dryden, un reporter du New York Times qui traite beaucoup des sujets de Sécurité Nationale, ils ont utilisé ces techniques de diffamation contre lui toute sa vie. Dans notre monde, il y a peut-être un préjudice « spéculatif », mais parlons un instant de vrai préjudice, celui causé par la guerre, par la torture, dans les documents que possède l’équipe de WikiLeaks et d’autres gouvernements.

Depuis le 11 Septembre, on nous explique ici aux Etats-Unis, que la sécurité se paie par une restriction des libertés. J’aimerais savoir dans votre perspective, si Wikileaks a rendu le monde plus sûr ou plus libre ?

Les deux. Le plus grand danger actuellement pour les Etats-Unis, c’est de ne pas être en « vraie» sécurité. C’est quoi la « vraie » sécurité ? Cela veut dire ne pas être dominé par un groupe qui n’a pas à cœur les intérêts de ceux qu’ils dominent . C’est ça la « vraie » sécurité, c’est à ce niveau qu’il y a une préoccupation d’invasion. Cette préoccupation est tout à fait d’actualité, car actuellement, les Etats-Unis sont en train de passer sous le contrôle d’un conglomérat sur lequel le peuple n’a aucun contrôle. Le complexe de Sécurité est un phénomène qui dépasse les frontières, il ne s’agit pas ici exclusivement du Parlement américain. En Occident notamment, on observe une transversalité de ce complexe entre les différents pays : ça passe par des échanges de renseignements, par des entreprises présentes au plus haut niveau, même entre les Etats-Unis et la Chine.

La situation est la suivante : il existe un groupe complexe et interconnecté de ce que nous appelions des agences de renseignement, mais 80% des budgets partent aujourd’hui vers des entreprises privées, qui sont par nature internationales. Ces agences de sécurité privés interconnectées ont chacune un périmètre d’action sur leurs populations respectives et influencent les pays dans lesquels elles opèrent. Donc la réponse à la question de la sécurité est simple : il ne s’agit plus d’une question de conflit mais plutôt des excuses utilisées au nom de la sécurité, et de l’influence que peuvent avoir ces industries de la sécurité sur les lois, les procédures et sur l’information, qui mettent en péril la sécurité du quotidien des individus lambda.

L’insécurité émerge du fait qu’on ne peut pas prédire la réaction de son environnement. Lorsque l’on tombe hors de l’état de droit, dans l’arbitraire, il ne suffit plus de ne pas faire de vague. N’importe qui peut devenir une cible à n’importe quel moment. C’est d’ailleurs ce que me racontait un bon ami révolutionnaire égyptien, que j’ai interviewé pour mon émission l’année dernière, qui m’expliquait que le règne de l’arbitraire ne permettait plus de présupposer de sa sécurité propre ou de la sécurité de ses enfants, car même en gardant la tête basse pour ne pas faire de vagues, n’importe qui peut à tout moment être pris pour cible.

La Cour internationale de Justice est en train de mettre en place des poursuites, comment approchez-vous ce problème, et pensez-vous que vous aurez droit à un jugement impartial dans ce cadre ?

Le sujet des poursuites de la Cour Internationale est un sujet qui concerne l’Equateur, et je n’ai pas de commentaire à ajouter à ce propos, nous verrons bien. Sans aller plus loin sur ce sujet précis, je pense que toute décision de justice qui implique une personnalité ou une organisation qui présente un certain niveau de notoriété, a forcément un caractère politique. Dans une cour de justice, si la décision concerne une individu non médiatisé (sans notoriété), il est dit que le jugement reflète les standards de la société. Lorsqu’une décision de justice s’applique à un personnage de notoriété publique, lorsqu’il est évident que vos soutiens comme vos détracteurs évoluent dans des sphères de pouvoir, alors chaque décision prend une tournure politique. Et c’est ce que nous avons pu constater ici en Angleterre, où je suis détenu sans aucune charge retenue contre moi, depuis maintenant trois ans. Je suis depuis 500 jours dans cette ambassade, et le gouvernement du Royaume-Uni a admis avoir dépensé plus de 10 millions de dollars pour surveiller mes moindres faits et gestes depuis mon entrée dans cette ambassade. Même le maire de Londres, Boris Johnson, qui est pourtant conservateur, a dénoncé publiquement cette dépense ! (rires)

Vous avez mentionné Monsieur Snowden à plusieurs reprises, êtes-vous en contact avec lui ? Comment appréhendez vous sa situation par rapport à la votre, par exemple ?

Aujourd’hui, nous avons mis en ligne six vidéos de Mr Snowden, les premières à paraître depuis qu’il est en Russie, où on le voit recevoir le prix Sam Adams et nous livrer quelques commentaires. Le prix Sam Adams lui a été remis par le gouvernement américain, la CIA, le FBI et la NSA. Pour répondre à votre question, oui, nous sommes en contact. Notre journaliste, Sarah Harrison, a été impliquée dans l’opération que nous avons mené pour le transférer de Hong Kong, vers un pays qui ne bafouerait pas ses droits. Nous avions tout d’abord obtenu un droit d’asile pour lui en Amérique Latine, et pour finir ils ont atterri en Russie, où elle se trouve toujours. Elle connaît personnellement Mr Snowden, et même s’il reste inquiet à propos de sa sécurité, et qu’il devra sûrement faire attention pendant encore de nombreuses années, il semble qu’il soit satisfait du succès de cette opération. Sarah Harrison est une citoyenne britannique, et nos avocats lui on déconseillé de revenir en Angleterre, pour des raisons de sécurité. Elle est donc actuellement de facto exilée en Russie, sauf qu’elle n’a pas de passeport russe, elle ne va donc pas pouvoir y rester éternellement. C’est encore un exemple d’entorse faite à l’état de droit. Nous pouvons discuter sans fin des notions philosophiques du peuple et du pouvoir, mais au final, ce que l’on constate, c’est une hégémonie du pouvoir. Il montre les règles, les édicte, mais n’a pas besoin de s’y plier. D’ailleurs, il peut tout à fait les enfreindre, sans aucune raison particulière, voire pour les mauvaises raisons. Et aucune justification n’est demandée.

Et c’est ce qu’a fait le gouvernement américain. C’est d’ailleurs incroyable de voir ça ! Voir la Maison Blanche condamner la Russie. C était irréel. Digne d’un communiqué émanant du gouvernement nord-coréen. N’importe quel diplomate se demande à quoi peut bien servir ce genre de manœuvre. Quel état de droit digne de ce nom ferait une déclaration aussi absurde, aussi ridicule ? Il ne s’agit pas ici de droit International, ni de la communauté internationale. Il s’agit d’une démonstration de loyauté de la Maison Blanche envers ce complexe de sécurité, car c’est le positionnement qu’il aurait adopté, et comme tout ce petit monde se doit de faire partie d’une seule et même famille, même si ce genre de communiqué est contre-productif et a créé des tensions entre les Etats-Unis et la Russie, le but n’était pas d’aboutir à quoi que ce soit. Il ne s’agissait uniquement d’une démonstration de loyauté de la Maison Blanche envers ce complexe de sécurité.

Combien de temps pensez-vous devoir rester à l’Ambassade d’Equateur, pensez-vous que cela puisse durer jusqu’à la fin de votre vie ? A quoi ressemble votre quotidien à l’intérieur de l’Ambassade, pourriez-vous nous raconter une journée-type ? Comment faites-vous pour tenir dans cet espace confiné, et quelle est votre plus grande peur par rapport à votre situation ?

C’est une question très intéressante et qu’on me pose beaucoup. Il y évidemment une part de curiosité dans votre question, mais de manière sous-jacente, elle semble présupposer que lorsqu’on s’attaque sérieusement au complexe de sécurité américain, et aux autres organismes à propos desquels je me suis exprimé, il y a forcément des conséquences. C’est une forme de répression injustifiée, et ça ne devrait pas se passer comme ça. Le Pentagone a publié un communiqué en 2010, demandant à Mr Assange et à Wikileaks de « détruire tous les documents publiés en relation avec le Pentagone, détruire tous les documents en attente de publication, cesser tout arrangement avec les sources qui leur fournissent les renseignements au sein de l’armée américaine », en gros de cesser toute activité journalistique. Sinon, ils seraient dans l’obligation de nous forcer la main. Ce communiqué a été énoncé par Jeff Morel, le porte-parole du Pentagone, lors d’une conférence de presse internationale, et nous avons répondu par la négative. Nous avions promis de combattre la censure, nous nous étions engagés auprès de nos sources, auprès du public, mais aussi auprès de nous-mêmes, en toute conscience des risques que cela impliquait et des efforts qu’il faudrait fournir, et nous n’étions pas prêts de rompre cet engagement. En conséquence, le gouvernement américain a déterminé les termes et les paramètres de leur champ d’action en ce qui concernait les télégrammes et communications diplomatiques divulguées, et ils n’ont gagné aucune des actions en justice qu’ils ont mis en marche contre nous. C’est une humiliation sans précédent pour le complexe de sécurité américain. Le complexe de sécurité et le Pentagone ont depuis perdu toute crédibilité lorsqu’ils font pression sur des publications ou sur un pays, car nous avons su mettre en lumière l’absurdité de leurs demandes et ils ont perdu le combat. Ils sont actuellement dans une logique de vengeance, car ils sont mauvais perdants. Mais nous gagnons du terrain.

Ma situation est bien sûr compliquée, car ce n’est pas facile de se réveiller 500 jours d’affilée entre les mêmes murs, mais en même temps, je travaille d’arrache-pied, et finalement, cette mesure en est contre-productive, puisque la seule chose que je peux faire ici, c’est travailler. Je suis entouré de collaborateurs compétents et loyaux, et nous avons beaucoup de soutiens à travers le monde qui croient en nous et souhaitent nous voir continuer. Même si je suis enfermé, intellectuellement je suis constamment tourné vers l’extérieur et en contact avec la vie dehors. Et ce qui se passe dehors est bien plus important que le fait d’être coincé ici, et bien plus important même que mon désir de liberté.

Parce que même si je suis en quelque sorte « emprisonné » ici, une sorte de prison est en train de se construire dans votre monde aussi. Je pense que je serais extrêmement déçu, si le jour où je sors, je me rends compte que c’était finalement mieux ici. Au moins, l’état de droit règne ici, et je suis à l’abri des raids de police soudains, ou d’une prise de pouvoir de l’arbitraire comme c’est aujourd’hui le cas dans beaucoup de pays.

Comment pensez vous que l’Histoire vous jugera, et quelle est la place que vous souhaiteriez avoir dans l’Histoire ?

Je ne me préoccupe pas vraiment de l’Histoire, ce qui m’importe aujourd’hui c’est de produire un travail de qualité. Je pense qu’il est assez juste de dire que « l’Histoire est une fable que personne ne conteste ». Et cela est inhérent à la manière dont l’information est transcrite et transmise. Je pense que nous avons ici l’opportunité de donner une valeur bien plus précieuse à l’Histoire. Wikileaks est souvent décrit comme une organisation de journalisme militant, et c’est le cas, mais je pense qu’en parallèle, et de par l’immense quantité de documents que nous avons à notre disposition, qui remontent pour certains aux années 70, mais bien évidemment concernent aussi les évènements actuels, nous construisons un projet à long terme, nous érigeons une sorte d’échafaudage, grâce auquel il serait possible de prendre des décisions politiques sur une base de civilisation meilleure. Car toutes les décisions que nous prenons sont basées sur nos connaissances. Et plus nous en savons, plus nous avons les informations justes, plus nos décisions seront justes, moins aléatoires, et moins susceptibles d’être influencées.

Si nous regardons l’Histoire des civilisations, on se rend compte de la richesse des enseignements, des raisons pour lesquelles nous sommes présents dans certaines régions. Nous suivons actuellement une direction qui construit sur ces acquis de civilisation, et je pense que c’est très positif.

Vous avez perdu votre liberté en 2009, est-ce que vous avez reçu un quelconque soutien du Forum pour la Liberté (Freedom Forum) ?

Le Forum pour la Liberté, autant que je sache, est un événement très intéressant qui a eu lieu en 2009, et qui regroupait des personnalités de premier plan comme Lech Walesa, le fondateur de Paypal, le Duchesse de York, et il se trouve que par un hasard étonnant, Lou Reed se trouvait dans le même hôtel. (rires). L’hôtel avait été surbooké, ce qui a donné une situation assez cocasse, d’ailleurs, il faudrait que j’écrive cette histoire un jour.

Au final, ce Forum pour la Liberté ne nous a apporté que très peu de soutien, je ne sais d’ailleurs pas pourquoi. Il semblerait qu’il se soit construit autour d’un groupe d’intérêts basé à New-York.

Quelle est votre relation avec les grands médias aujourd’hui ? Notamment, les titres qui ont soutenu votre travail, comme The Guardian ? Leur faites-vous confiance ?

La meilleure réponse à cette question se trouve probablement dans le documentaire que nous avons mis en ligne Vendredi dernier (12/10/2013) sur notre site wikileaks.org. Il traite de nos interactions avec un certain nombre de médias, notamment The Guardian et le New York Times. Ces gens sont en place depuis assez longtemps pour connaître les règles de jeu, mais pas depuis trop longtemps pour qu’ils n’y voient plus la corruption qui a lieu dans ce milieu. Ce qu’il faut comprendre c’est que tout les groupes de presse ont un calendrier politique. Cette ligne de conduite est assez complexe, car elle doit répondre à beaucoup d’intérêts très différents. Les grands groupes de presse sont invités à la table des puissants, dans un but d’influencer leur ligne éditoriale. Il s’y négocie forcément des concessions de part et d’autre. L’inconvénient regrettable, c’est que ces groupes se retrouvent liés à ces différents conglomérats, alors qu’ils sont censés être là pour leur demander des comptes. C’est vrai pour le New-York Times, c’est aussi vrai pour The Guardian. The Guardian, par exemple, n’est pas tant lié aux grandes fortunes, mais plutôt aux conseillers politiques, aux bureaucrates en place de longue date, à tous ceux qui gouvernent l’industrie des médias. Ce sont d’ailleurs ces mêmes personnes que l’on retrouve au MI6. Donc il ne s’agit pas seulement d’argent, mais cela touche des domaines plus larges. Il faut toujours observer ces organisations avec un œil affûté. The Guardian, par exemple commence à s’implanter et à s’intéresser au Etats Unis. Et je pense que c’est important qu’il y ait aujourd’hui une voix de plus qui puisse se faire entendre là bas. Mais ne vous laissez pas berner. The Guardian est le molosse préféré de l’Angleterre, lorsqu’il s’agit d’attaquer notamment la Russie. On y trouve aussi une certaine critique envers les Etats-Unis, en ce sens, ils ne sont pas à la botte du gouvernement américain. Mais ils sont rattachés à un certain groupe d’influence ici à Londres. Tous les groupes de presse sont rattachés à des groupes d’influence spécifiques, et c’est pour cela qu’on ne peut pas leur faire confiance. L’idée, c’est qu’en observant les liens qui existent entre les médias et ces groupes, qui cherchent tous à donner leur « version » de l’histoire, en recoupant, en comparant, on finit par avoir un aperçu de la vérité.

Mr Assange, n’importe quelle personne raisonnable s’accordera à dire que le complexe de sécurité américain a commis de terribles abus sur les citoyens américains, mais aussi sur des citoyens étrangers. Je pense que personne n’aime l’idée d’être sur écoute, mais en même temps, ces même gens raisonnables s’accorderaient à dire que l’existence de ce complexe de sécurité est nécessaire à leur protection et la protection de leur pays. Êtes-vous d’accord avec ce principe ? Si c’est le cas, quelle est votre vision d’un complexe de sécurité dont le rôle serait acceptable et efficace ?

N’importe quel pays qui souhaite avoir un certain niveau d’indépendance et d’autodétermination doit être prêt au combat. Il faut être au fait des intentions des ennemis potentiels. En ce sens, il est nécessaire d’avoir une forme de service de renseignements.

Mais si l’on regarde l’ampleur qu’ont pris ces projets en Angleterre et aux Etats-Unis, il semble que ces secteurs d’activité, par rapport aux secteurs de l’éducation et de la santé, par exemple, ont pris des proportions incontrôlées. Lors de la première élection de Barack Obama, les Etats-Unis étaient en pleine crise économique. Malgré tout, le budget militaire a augmenté de 4%. Il semble que ce à quoi nous assistons est tout autre… Une sorte de consolidation d’un certain type de pouvoir.

Comment feriez vous les choses différemment ? Quelle est votre vision d’un complexe de sécurité qui servirait ses fonctions et avec lequel vous pourriez vous sentir à l’aise ?

Je me sentirais déjà beaucoup plus à l’aise si les complexes de Sécurité des Etats-Unis et de l’Angleterre étaient proportionnels en taille, à ceux des autres pays. Proportionnés dans leurs budgets, proportionnés dans le nombre de personnes qu’ils emploient. Il y a actuellement aux Etats Unis, 5,5 millions de personnes qui ont des accès privilégiés à des informations confidentielles. Les lois ne s’appliquant pas de la même manière pour les gens qui ont des accès privilégiés, cela crée de fait un État dans l’État. Si l’on rajoute à ces 5,5 millions de personnes leur cercle d’intimes (familles, amis proches) en en comptant une dizaine par personne, cela ramène à 15 millions le nombre de gens impliqués dans le complexe de sécurité américain. Le risque, c’est que les Etats-Unis deviennent un état militaire, dominé par une certaine classe. Je n’ai malheureusement pas de plan détaillé pour sortir les Etats-Unis de leur situation actuelle, mais je sais par où commencer. Tout d’abord, il faut prendre conscience de la situation, en ce qui concerne la transparence et l’accessibilité aux informations. En favorisant la transparence, cela donne aux gens la possibilité de choisir et de donner leur avis sur les décisions prises. Libre à eux, si le système actuel ne leur convient pas, de proposer des solutions alternatives, et de faire entendre leur voix individuelle en soutenant des groupes qui représentent mieux leurs intérêts. Ou peut-être comme l’ont fait Edward Snowden, Laura Poitras ou Glenn Greenwald, prendre la décision de partir ailleurs, dans un autre pays. Tout cela est une question d’offre et de demande. Actuellement, les demandes de comptes faites au gouvernement par des personnes éduquées, compétentes et intelligentes, ne trouvent aucune réponse. C’est à eux de partir.

Que pensez vous de la condamnation dont a fait l’objet le Sergent Chelsea Manning ?

La sentence minimum est une victoire stratégique de la part des avocats de la défense et des groupes de soutien à Chelsea Manning, qui ont travaillé d’arrache-pied dans cette affaire. Par contre, il semble parfaitement invraisemblable que quelqu’un puisse être condamné, qui plus est à une peine de 35 ans, sur la présomption d’avoir été une source pour des journalistes. Il n’est fait état d’aucune allégation sur le fait que le soldat Manning ait vendu ces informations. Il n’est pas non plus accusé d’avoir voulu donner ces informations à un autre pays. Il ne peut donc en aucun cas y avoir une allégation d’espionnage. Or dans le cas Manning, une personne qui a admis être une source d’informations pour des journalistes, est déclarée coupable d’espionnage, alors qu’il ne faisait qu’informer le peuple américain de ce qui est perpétré en son nom, entre autres les débordements qui ont eu lieu en Irak et en Afghanistan. La seule motivation du soldat Manning a été un désir d’aider les autres.

Le 17 Aout 2020, vous pourrez quitter l’Ambassade de l’Equateur en homme libre. C’est la date du statut de limitation qui s’applique pour les cas d’abus sexuels pour lesquels vous êtes poursuivi en Suède. Cela fait encore 2501 jours. Vous comptez rester ici tout ce temps ? Quel serait le meilleur scénario pour vous ?

Je me concentre plutôt sur les cas de poursuites dont je fais l’objet aux Etats-Unis, notamment sur l’enquête en cours auprès du Grand Jury. C’est par rapport à ces poursuites que j’ai obtenu le droit d’asile. Je pense que les poursuites en Suède disparaîtront d’elles-mêmes le temps venu. Cela ne change en rien ma situation et ma capacité ou non à quitter cette ambassade.

Comment voyez-vous notre monde dans dix ans, et comment vous imaginez-vous dans dix ans ?

Nous vivons actuellement une période passionnante où l’on doit tirer parti de nos meilleurs intérêts, de nos meilleures intentions et de nos meilleures capacités, car la civilisation occidentale se trouve actuellement à un croisement. D’un côté, il y a une tendance vers une dystopie, où la surveillance de masse serait de mise, avec un état tout puissant et arbitraire. D’un autre côté se profile la possibilité d’un nouveau consensus international, grâce à la révolution à laquelle nous assistons en termes de communication. Ce consensus se trouve stimulé par une plus grande transparence des gouvernements, et par des organisations comme WikiLeaks ou la FF, ainsi que d’autres formes innovantes de journalisme d’investigation, aussi présentes dans quelques médias plus établis.

Sur une note plus légère, regardez-vous des films pour vous divertir ? Si c’est le cas, qu’est ce qui vous a plu dernièrement ? Vous arrive-t-il de douter que tout cela en ait vraiment valu la peine ? Avez-vous des moments de faiblesse ?

En ce qui concerne les doutes, non , je n’en ai jamais. Quand j’étais incarcéré en cellule d’isolement, ça m’est arrivé de me demander si je n’avais pas bien évalué les forces en présence, et ma conclusion a été qu’en fait, j’avais vu juste. J’ai été relâché au bout de dix jours sans aucune charge retenue contre moi.

Pour ce qui est des films, celui que j’ai vu le plus récemment c’est Mediastan, notre dernière production. Sinon je regarde une série assez étrange et très bien faite qui s’appelle « Rake ». A part ça, je ne regarde pas vraiment de films. Ah, si, j’ai vu récemment « There will be blood » (rires). C’est un très bon film. La plupart du temps, quand je regarde des films américains, c’est pour voir comment cela peut nous affecter. Par exemple, où est la prise de responsabilités des producteurs pour des films comme « Argo » ou « Zero Dark Thirty » ? Faut-il donc faire des films sur Wikileaks et sur l’Irak pour obtenir un Academy award remis par Michelle Obama ? Nous sommes évidemment très intéressés par ce genre de questions, pour des raisons stratégiques.

En tant qu’homme, en quoi vos conditions de vie actuelles affectent votre cœur et votre âme ?

En tant qu’homme ou en tant qu’être humain ?

En tant qu’être humain plutôt. Que faites vous pour vaincre la solitude ?

J’ai une passion. Et cette passion c’est mon travail, mes sources … Nous avons une douzaine d’affaires judiciaires en cours de par le monde ….

Je parlais plus de votre âme et de votre cœur. Soyons un peu humain un instant.

Je sais bien que vous aimeriez que je sois une personne « normale ». J’ai mis mon âme et mon cœur dans mon travail. Probablement à un point beaucoup plus poussé que dans les choses de la vie dont vous souhaitez me parler. Bien sûr que j’ai une famille et que la situation que je vis est difficile. Une partie de ma famille a dû déménager et changer de nom, parce qu’ils recevaient des menaces. Mon fils a notamment été pris à partie par un blog d’extrême-droite américain qui demandait sa mort afin de m’atteindre. Nous prenons bien sûr toutes les mesures de sécurité possibles, ce qui ne m’empêche pas d’avoir peur pour eux, mais nous devons tenir bon … je ne sais pas vraiment quoi vous dire d’autre.

Quel est le soutien le plus surprenant de votre cause ?

A vrai dire c’est très varié. C’est d’ailleurs intéressant de voir qui sont les beaux parleurs et qui s’implique vraiment. Par exemple, j’ai reçu hier le soutien de Graham Nash, de chez Crosby Stills Nash. C’est un soutien inattendu mais tout à fait bienvenu. Du côté d’Hollywood, Peter Sarsgaard et son épouse Maggie Gyllenhaal sont de très grands soutiens. Sean Lennon aussi, le rappeur M.I.A, qui est lui même dans un différend autour de la question de la liberté d’expression avec la NFL pour avoir fait un doigt d’honneur lors de son show au Superbowl, nous en avons parlé ensemble. Il y a aussi beaucoup de gens qui viennent me voir, beaucoup de chauffeurs de taxis. Graham Nash me racontait que quand il est venu me voir, le chauffeur de taxi qui l’emmenait jusqu’ici lui a dit «Tous les chauffeurs de Taxi soutiennent Julian. Parmi les gens du peuple, nous sommes tous derrière lui. Nous ne croyons pas nécessairement tout ce que nous raconte la presse. » John Cusack fait aussi partie de nos soutiens important. Il siège maintenant au conseil d’administration de l’ « Association pour la Liberté de la Presse » qui a été fondée en Californie. Il nous aide dans nos combats contre Visa, Mastercard, Paypal, Discover, Western Union, Bank of America, Diners Club, Swiss Post Finance, qui nous ont assignés en justice et contre qui nous avons gagné plusieurs procès. Cela fait du bien de voir que chez les célébrités, il y en a toujours qui souhaitent s’associer, mais il y en a qui font encore plus pour nous en sous-marin qu’en surface.

Seriez-vous d’accord pour dire que le 21ème siècle se définit pour l’instant par la fin de la vie privée, mais aussi la fin de la culture du secret ? On sait à peu près tout de tout le monde grâce à Google et aux réseaux sociaux, le gouvernement lit nos emails, et vous divulguez les secrets des gouvernements...

J’aimerais que ce que vous décrivez soit vrai, qu’il y ait une sorte d’égalité entre les citoyens, les médias et le gouvernement. Malheureusement ce n’est pas le cas. Wikileaks est spécialisé dans la divulgation publique des abus et des actions des organisations les plus secrètes. Mais aujourd’hui, les services de renseignements et les entreprises qui travaillent pour eux récoltent plus d’informations sur les individus que n’aurait pu en rêver la Stasi. C’est une situation sans précédent qui met en péril l’ équilibre de pouvoir entre le peuple, le quatrième pouvoir (la presse), et le complexe de sécurité. Il n’y a malheureusement aucune égalité dans cette évolution. L’an dernier, les Etats-Unis ont classé pas moins de 77 millions de documents en secret défense. La NSA intercepte plus de 2 milliards de communications chaque jour. D’après leurs propres dires, ils souhaiteraient augmenter le rythme à 20 milliards par jour. Tant que Wikileaks n’aura pas la capacité de rendre public 20 milliards de documents par jour, on ne peut pas parler d’égalité.

Pourriez-vous nous donner quelques détails plus intimes sur votre vie à l’intérieur de l’Ambassade ? Prenez vous vos repas avec les employés ? Pouvez-vous recevoir des visites quand vous le souhaiter ?

Les employés de l’Ambassade font maintenant partie de ma famille. Nous avons traversé beaucoup d’épreuves ensemble. L’année dernière, l’ambassade a été assiégée après deux mois de séjour ici. C’est à l’époque où la rumeur a commencé à circuler que le gouvernement équatorien pourrait m’accorder l’asile politique, ce qui a causé un scandale international. L’Angleterre s’est trouvée complètement isolée. Les avocats de William Head ont rendu visite au Times et à Wikileaks pour signaler qu’ils déconseillaient formellement toute attaque contre l’Ambassade. L’AOS (Organization of America State) a dénoncé publiquement la démarche de l’Angleterre. Mais imaginez-vous la situation à l’intérieur de l’Ambassade ! Plusieurs douzaines de policiers ont débarqué en pleine nuit, dont au moins un en rappel sur les murs du bâtiment. Cela crée une sorte d’esprit de camaraderie similaire à celui que l’on peut rencontrer dans l’armée. Cela nous a vraiment rapprochés. Il y a des gens qui travaillent dans cette ambassade depuis plus de vingt ans. Bien sûr que leurs conditions de travail ont changé. Il y a des policiers stationnés en permanence aux abords du bâtiment, et une surveillance minutieuse de toutes les allées et venues. Ce sont des conditions difficiles à vivre pour les gens qui travaillent ici. Pour répondre à votre question, oui, nous prenons nos repas ensemble, nous fêtons les anniversaires et d’autres détails que je ne peux pas partager avec vous pour des questions de sécurité.

Vous parlez espagnol ?

J’ai appris, par mon métier de journaliste d’investigation, qu’il est toujours prudent de ne pas dévoiler ses connaissances en langues, même si l’on en a. (rires)

Vous n’étiez pas satisfait du documentaire d’Alex Gibney « Nous volons des secrets » (We steal secrets), pouvez vous nous en dire plus ? Croyez-vous encore qu’Internet puisse être un espace anonyme, après ce qui vous est arrivé, et ce qui est arrivé à Snowden, à Bradley Manning ?

Universal a dépensé 2,5 millions de dollars pour produire le documentaire d’Alex Gibney dont la partialité est évidente même dans le titre « Nous volons des secrets : l’histoire de Wikileaks ». A aucun moment dans le documentaire nous sommes accusés de voler des secrets, pas même par nos détracteurs. Je ne voudrais pas spéculer sur les raisons qui ont poussées M. Gibney à suivre cette ligne éditoriale, mais il semble évident dans le ton des ses interviews, qu’il est émotionnellement trop impliqué pour traiter ce sujet avec un vrai point de vue journalistique. Nous avons mis en ligne une transcription complète de ce documentaire que vous pouvez trouver à l’adresse wikileaks.org/IMG/html/gibney-transcript.html. C’est un très bon exemple de ce que peuvent donner une édition sélective et des interviews ciblées. Nous avons décortiqué ce documentaire point par point, et d’ailleurs il est possible que nous y ayons consacré trop de ressources, mais au final, nous avons démontré que ce documentaire ne peut aucunement être pris au sérieux, que ce soit d’une perspective historique ou intellectuelle. Je suis d’ailleurs surpris des réactions géo-politiques que cela a produit. L’agence d’investigation du cabinet du ministre des affaires étrangères australien, Four Corners, qui décerne tous les grands prix journalistiques là-bas, a produit un film très positif à mon égard. Vous pouvez le visionner sur le site justiceforassange.com. Le film « Underground », produit en Australie également, par Robert Connelly avec Rachel Griffith et Anthony LaPaglia, qui raconte mon adolescence, est extrêmement positif à mon égard. De même, un certain nombre de documentaires ont émané d’Allemagne et de France, qui sont également très positifs. Il semble que le point de vue des productions américaines sur le sujet de Wikileaks et sur moi, reflètent une sorte de sentiment d’offense faite au système de sécurité américain.

L’anonymat est il encore possible sur internet ?

C’est extrêmement difficile. C’est encore possible pour des techniciens en systèmes de sécurité. Vous pouvez aussi naviguer anonymement grâce à un portail nommé « Tor », développé par un de mes amis californiens. Vous pouvez trouver plus de renseignements sur la question sur le site torporoject.com. Même si Tor a fait l’objet d’attaques par la NSA, ils n’ont pas encore réussi d’attaques systématiques sur ce programme. Je crois que ce qu’il s’est passé dans l’affaire Snowden, est en train de générer une demande importante pour le développement de technologies de protection des données personnelles, mais aussi pour des législations qui vont dans ce même sens. Il y a eu des attaques similaires à ce cas dans les années 90, que l’on a appelé la guerre de Crypto. Les agences de sécurité nationale, à l’époque, ont essayé de rendre l’utilisation d’encryptage illégale, en fournissant à la place des puces électroniques qui comportaient une entrée cachée, qui donnaient accès à la NSA et au FBI, à toutes les données stockées sur ces puces. Les fabricants de logiciels américains ont commencé à perdre du terrain sur le marché de l’export. On comprend que l’Inde par exemple, soit peu intéressée par l’achat de technologies d’encryptage qui donneraient accès au gouvernement américain à toutes leurs bases de données. Je pense que cette dynamique économique est sur le point de se répéter, les gens vont se distancer des emails, de Facebook, de toutes formes de stockage dématérialisés et d’outils de communications produits par les Etats-Unis. J’ai lu un rapport il y a à peu près un mois à ce propos, qui estime une perte de marché d’environ 20 à 30 milliards de dollars pour les services de stockages américains, due aux mesures coercitives ordonnées par les tribunaux et à la tentative de mise sous silence de ces mesures. On comprendra que cela n’incite personne, particulier ou entreprise, à stocker ses données aux Etats-Unis dans ces conditions.

J’aimerais simplement vous dire une dernière chose, qui concerne l’industrie cinématographique, et dont certains d’entre vous ont peut-être déjà conscience. Vous savez, l’histoire de l’échappée de Snowden a été très « dramatique », entre sa fuite de Hong Kong, les 39 jours à l’aéroport de Moscou, la tension que tout cela a généré entre la Russie et les Etats Unis. Il y a actuellement une sorte de course afin d’obtenir les droits de production de cette histoire, dans un but financier ou idéologique. Par exemple, le journaliste qui a écrit le livre dont est tiré « Le Cinquième Etat », semble vouloir de manière opportuniste, sortir une version ré-éditée de son livre, qui inclurait un nouveau chapitre sur l’affaire Snowden. Je tenais simplement à vous dire que cette personne n’a jamais rencontré Edward Snowden, n’a jamais eu de conversation avec Snowden, comme il n’a jamais eu de conversation avec nous. Il n’a jamais rien eu à voir dans cette histoire. Par contre, nous allons sortir une série de livres et de travaux sérieux et documentés sur le sujet l’année prochaine.

Donc je vous conseille sincèrement, lorsque vous entendrez parler de la production d’un film à propos de Snowden, de rappeler à ces gens le désastre qu’est « Le Cinquième Pouvoir », et ce qu’il s’est passé lorsqu’ils ont produit un film non pas en respectant les valeurs du public, mais basé sur un livre dont l’auteur a manifestement des comptes à régler.