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Que se passe-t-il en Corée du Nord ? La question est de nouveau posée après qu’un député sud-coréen, Jung Cheong-Rae, eut porté sur la place publique, mardi, à Séoul, des informations communiquées lors d’une audition parlementaire à huis clos des services de renseignement de son pays. Des informations peu banales puisqu’elles font état du limogeage de celui qui passait pour être le numéro deux de facto du régime nord-coréen, Jang Song-Thaek, et de l’exécution pure et simple d’au moins deux de ses plus proches collaborateurs.

Etant donnée la nature opaque du système nord-coréen, il est peu probable que ces informations soient officiellement confirmées. On peut néanmoins présumer que les services secrets sud-coréens ne se risqueraient pas à faire de telles révélations si elles n’étaient pas suffisamment étayées. Il faut donc considérer qu’un séisme politique majeur s’est produit à Pyongyang, sans pouvoir, à ce stade, déterminer ses causes et évaluer ses conséquences.

La personnalité de Jang Song-Thaek est elle-même énigmatique. Né le 2 février 1946, l’homme a étudié à Moscou, de 1968 à 1972, avant d’épouser la sœur cadette de Kim Jong-Il - ce dernier devait succéder en 1994 à son père, le maréchal Kim Il-Sung, à la tête du dernier régime stalinien de la planète. Malgré ses liens avec la famille régnante, Jang ne fit qu’une ascension tardive au sein de l’appareil : il ne siégerait au Comité central du parti unique au pouvoir, le Parti des travailleurs, qu’en 1992. Il serait même victime d’une purge en 2004, avant de refaire surface deux ans plus tard et d’accéder alors progressivement aux plus hautes fonctions, jusqu’à devenir, en juin 2010, le vice-président de la toute-puissante Commission nationale de la Défense.

A la mort de Kim Jong-Il, en décembre 2011, Jang Song-Thaek fut perçu comme le mentor de son neveu, le jeune Kim Jong-Un, amené à succéder à son père, dans la seule dynastie communiste au monde, sans y être manifestement préparé. Il y a quelques mois encore, les observateurs lui prédisaient un avenir radieux : Jang, récemment promu général, allait, selon eux, monter au présidium du Politburo du parti et renforcer encore son influence. Au lieu de quoi, il serait donc soudainement passé à la trappe.

Jang avait effectué, au cours de l’été de 2012, une visite remarquée en Chine, où il avait été reçu au plus haut niveau, et on le disait favorable à des réformes économiques à la chinoise pour sortir son pays du sous-développement, de l’autarcie et de la misère. Son éclipse traduirait-elle l’agacement de tout ou partie de la direction nord-coréenne face aux pressions de Pékin en faveur d’un tel scénario, ou s’agit-il seulement d’une intrigue de palais, doublée éventuellement d’une "guerre des générations" au sein de la nomenklatura ? Toute aussi importante, pour tenter de comprendre le cours des événements en Corée du Nord, est la réponse à une autre question : Kim Jong-Un est-il à l’origine de l’éviction de son oncle ou a-t-il été contraint de s’y résigner ? L’autorité du maître en titre du pays serait, dans le second cas, considérablement affaiblie, pour autant qu’elle ait jamais été assurée depuis la mort de Kim Jong-Il.

Ce qui est sûr, dans l’immédiat, c’est que la répression, elle, ne faiblit pas. Dans un nouveau rapport qui sera publié jeudi, Amnesty International révèle, photos satellites à l’appui, que le goulag nord-coréen est en spectaculaire expansion.