Hier, lundi 13 septembre, débutait la deuxième semaine du procès des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Au programme de la cour d'assises spéciale de Paris, se trouvaient les prises de paroles des responsables de la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire française, et puis de la juge antiterroriste belge Isabelle Panou ce mardi 14 septembre. Cette dernière a eu devant la Cour des propos clairs, largement relayés par les journalistes français.

Isabelle Panou est la juge qui a instruit le volet bruxellois de l’enquête sur les attentats de Paris. Toute de noir vêtue, petites lunettes métalliques sur le nez, la juge d'instruction bruxelloise décline d'abord son identité: "Isabelle Panou, 53 ans". D'entrée de jeu, elle rappelle la complexité de la tâche qui lui est demandée lors de ce procès. "On me demande de résumer cinq ans de procédure en 2h. Je vais vous donner mes clefs de lecture, la vérité judiciaire, quant à elle, sortira de cette cour", entame-t-elle.


Ce n'est pas la première fois que la magistrate intervient en France mais bien la première fois qu'elle apparaît publiquement dans un procès français. Isabelle Panou a déjà témoigné devant une cour d'assises française par visioconférence lors du procès de l'attentat du Thalys. Elle connaît très bien les différences qui séparent les mondes judiciaires belge et français, et les capacités des enquêteurs des deux pays à collaborer ensemble. Probablement pour assurer la clarté de cet exposé qui va bluffer l'audience, elle revient sur certaines procédures qui ont ralenti l'enquête. "On a travaillé de manière artisanale car si les juges d'instruction et les enquêteurs s'entendent, les ordinateurs ne collaborent pas. Donc ma greffière a dû faire une copie entière du dossier et elle a été transmise par camion à la France", précise-t-elle. "Autre chose qui est différente en Belgique, et qui est très importante, c'est la cosaisine. Vous voyez que je comparais seule. En France, il y a eu six juges d'instruction dans ce dossier. Il n'y a même pas autant de juges en Belgique", continue la juge, visiblement décidée à représenter l'auto-dérision belge devant l'assemblée.

Il aura donc fallu cinq années d'enquête. "C'est long cinq ans ! C'est long pour la Belgique, pour la France, pour les victimes", concède la magistrate, bien consciente des limites humaines face à cette giga-affaire. Un exemple ? D'après ses estimations, pour les dossiers envoyés de Belgique vers la France en camion, on parle de 250 et 270 tomes de procédures. Et pour les dossiers dans le sens inverse, au moins une demi tome de procédure. Bref, rien n'a été simple.



De mémoire, la juge va jongler ensuite entre différents dossiers : Verviers, Thalys, 13-Novembre. Elle fait un lien d'abord avec la fusillade de Verviers où l'on retrouve déjà Abdelhamid Abaaoud, coordinateur des attentats du 13 novembre 2015. Puis aborde les cas de Mohamed Abrini (l'un des principaux accusés de ce procès) et Abdelhamid Abaaoud, qui avait réussi à rentrer en Belgique alors qu'il était recherché par toutes les forces de police. 

"Je me souviens quand j'ai eu une conversation avec Mohamed Abrini dans mon cabinet. Il s'est un peu moqué", se rappelle la magistrate, relayée sur Twitter par Charlotte Piret, journaliste pour France Inter. "Il disait :'mais qu'est-ce que vous croyez? On circule comme on veut'. Et c'était vrai."

Mort dans l'assaut de Saint-Denis le 18 novembre 2015, Abdelhamid Abaaoud était lui aussi connu par la juge. "Je l'ai traqué. Pendant des années, je l'ai traqué", assure-t-elle. "Mais je ne l'ai jamais eu dans mon cabinet. Abdelhamid Abaaoud qu'est-ce qu'il vise ? Il vise à déstabiliser un Etat. Et comment on déstabilise un Etat ? La terreur et les symboles. En faisant un maximum de victimes."


Consciente qu'elle parle beaucoup et vite, la juge s'autorise malgré ça une petite parenthèse sur la commune de Molenbeek, avant de s'attaquer à l'enquête bruxelloise. "Cela fait 18 ans que je suis juge d'instruction et 14 que je fais de l'antiterrorisme. Alors il y a peu de rues de Molenbeek que je n'ai pas perquisitionnées. Mais c'est un non sens. Molenbeek c'est 6 km² et c'est deux fois plus peuplé que les autres communes. Molenbeek c'est six quartiers. On parle en mètres, pas en kilomètres, insiste-t-elle. Ce n'est pas des tours comme vous pouvez avoir dans certaines banlieues. Non, ce sont des maisons unifamiliales, qui se touchent. Mohamed Abrini, la mosquée elle est quasiment dans son jardin. On vient me dire : à Molenbeek, il y a des mosquées. Bah oui ! Il y a une majorité de personnes qui pratiquent le culte musulman, c'est normal ! Ce qui est moins normal c'est qu'il y ait des mosquées où l'on prêche un islam qui n'est pas vraiment apaisé."

Pause de 45 minutes, avant de parler des caches des terroristes et puis des armes. "Pourquoi on a mis tant de temps à localiser les caches ? Bruxelles c'est quand même 1,2 million d'habitants. Ce n'est pas si petit que ça. Les enquêteurs ont fait un énorme travail de terrain. Ça prend du temps", reconnaît Panou. "Quand vous louez une cache, vous ouvrez des compteurs de gaz, électricité etc. Donc on a interrogé tout le monde en Belgique sur les ouvertures de compteurs. Et on a retrouvé certaines caches comme ça." À partir des caches, les enquêteurs ont pu chercher les armes. La coopération internationale a été primordiale dans cette partie de l'enquête. Conclusion plate de la juge : "Je ne veux pas choquer en disant ça mais ce qui a vraiment causé des dégâts terribles au niveau humain à Paris, ce sont les armes. A Bruxelles, ce sont les explosifs." Ce sont notamment les déclarations d'Osama Krayem (accusé) qui ont aidé à avancer sur le volet des armes. "Il nous a dit que les armes venaient de Hollande", rembobine la juge qui s'apprête alors à interpeller la Cour sur le sort d'un des autres accusés : Abdellah Chouaa.

Cet homme vient d'une famille à problèmes, sans aucun doute. "Le père est tellement radicalisé que sa propre femme le dénonce", lance Isabelle Panou. "Mais lui, est-il radicalisé? C'est important de comprendre qu'il y a des personnes qui n'étaient pas sur les scènes de crime parisiennes. Vous les appelez comme vous voulez : logisticiens, tireurs de ficelles, etc. Mais il faudra déterminer leur rôle sur le plan judiciaire."