"Rends l'argent Joe", "nettoyons la police", les réseaux sociaux se sont enflammés et, face au scandale, la commission nationale anti-corruption doit se saisir cette semaine de l'affaire.

Thitisan Utthanaphon, simple chef d'un poste de police à 250 kilomètres de Bangkok, baptisé "Joe Ferrari" pour son goût immodéré pour les voitures de luxe, est soupçonné d'avoir voulu extorquer 2 millions de bahts (plus de 50.000 euros) à un suspect interpellé dans une affaire de stupéfiants.

Face au refus de ce dernier, il est accusé d'avoir recouvert sa tête de sacs plastique, entraînant sa mort par suffocation.

L'affaire est d'abord passée sous silence: une overdose est mentionnée sur le certificat de décès et "Joe Ferrari" est transféré au quartier général de la province voisine, dirigé par le père de sa compagne, présentatrice de télévision.

Mais un policier a récupéré les images des tortures présumées, filmées par une caméra de vidéosurveillance, et les envoie à un avocat, Sittra Biabungkerd, qui les poste sur les réseaux sociaux et fait éclater le scandale.

"Joe Ferrari" se rend et est placé en détention. Il nie avoir exigé de l'argent.

"Je suis inquiet pour ma sécurité car la réputation de la police est grandement ternie par cette affaire, mais il fallait diffuser la vidéo pour tenter de faire bouger les choses", commente à l'AFP Sittra Biabungkerd.

Multi-millionnaire

Depuis son arrestation, les révélations sur le policier, inculpé de meurtre et d'abus de pouvoir, s'enchaînent.

Sa fortune est estimée à plus de 15 millions d'euros et comprend un manoir à Bangkok ainsi qu'une collection de voitures de luxe, dont une Lamborghini évaluée à 1,2 million d'euros, d'après les enquêteurs.

Ces derniers doivent remettre leurs conclusions à la commission nationale anti-corruption vendredi.

Le bureau de lutte contre le blanchiment d'argent a aussi été saisi. "Il est inconcevable qu'un homme qui perçoit un salaire mensuel d'environ 1.000 euros possède une quarantaine de voitures", s'insurge l'activiste Srisuwan Janya, à l'origine de cette saisine.

Blanchiment d'argent, pots-de-vin extorqués à des suspects, fraude lors de la vente aux enchères de véhicules de luxe saisis par les douanes: les enquêteurs suivent plusieurs pistes pour remonter l'origine de la fortune du policier.

Réforme impossible ?

Motos-taxis, vendeurs ambulants, propriétaires de maisons closes, chefs d'entreprises: pour pouvoir exercer leur activité, de nombreux entrepreneurs thaïlandais versent des pots-de-vin à la police.

Les observateurs doutent que le scandale "Joe Ferrari" débouche sur une refonte en profondeur de l'institution.

"Les policiers véreux vont prendre davantage soin de cacher leurs activités illégales. C'est tout", estime l'analyste Paul Chambers, de l'Université de Naresuan (nord), mettant en avant les tentatives infructueuses de réformes dans le passé.

De nouveau promise par le Premier ministre Prayut Chan-O-Cha peu après son arrivée au pouvoir à la faveur d'un coup d'Etat en 2014, cette réforme n'a toujours pas vu le jour.

En janvier, le gouvernement a approuvé un projet de loi sur la police nationale.

Mais, il est toujours en cours d'examen par une commission parlementaire, qui comprend d'anciens policiers.

"C'est un échec spectaculaire", note le professeur Thitinan Pongsudhirak, de l'université Chulalongkorn de Bangkok. "La corruption et les abus de pouvoir n'ont jamais été aussi nombreux".

La crise économique provoquée par la pandémie ne fait qu'aggraver la situation.

"Beaucoup de policiers ont perdu les petits boulots qu'ils faisaient à côté pour compléter leurs salaires souvent maigres. Certains sont plus que jamais tentés de recourir à la corruption pour s'en sortir", note Paul Chambers.

Près d'un Thaïlandais sur deux déclare avoir versé un pot-de-vin à la police au cours des 12 derniers mois, d'après une étude de Transparency International publiée fin 2020.

La Thaïlande a perdu 19 places depuis 2014 dans le classement sur la corruption fournie par cette ONG, tombée à la 104e place sur 180 pays.