Le président russe Vladimir Poutine a annoncé dans la nuit de lundi à mardi la signature d'un accord complet de cessez-le-feu au Haut-Karabakh, signé par le président azerbaïdjanais Ilham Aliev, le Premier ministre arménien Nikola Pachinian et par lui-même, " une déclaration annonçant un cessez-le-feu total et la fin de toutes les actions militaires dans la zone du conflit". Selon M. Poutine, les belligérants gardent au terme de l’accord, qui est entré en vigueur à 21h00 GMT lundi, " les positions qu’ils occupent".


L'accord, considéré comme une "capitulation" des Arméniens par le président Aliev, a suscité une forte contestation à Erevan contre le Premier ministre Pachinian, déjà en difficulté avant le début de la guerre il y a six semaines.


La Russie est en train de déployer près de 2 000 soldats de la paix pour assurer le respect du texte, qui prévoit notamment que l’Azerbaïdjan reprenne le contrôle de plusieurs districts qui lui échappaient, et le maintien d’un corridor terrestre reliant le Karabakh et l’Arménie. Un contingent de 1 960 soldats russes, avec des armes légères, 90 transports de troupes blindés et 380 véhicules va être déployé le long de la ligne de contact au Haut Karabakh et le long du couloir de Latchine, "parallèlement au retrait des forces arméniennes". L'armée russe va donc prendre position dans les zones "tampons", hors Karabakh historique, que les Arméniens avaient conquises en territoire azerbaïdjanais pour assurer un lien entre l'enclave autoproclamée et l'Arménie proprement dite.

Le corridor de Latchine garanti


Le corridor de Latchine sera garanti aux Arméniens sur une largeur de 5 km, ce qui permettra le transport  "des citoyens, des véhicules et des marchandises dans les deux sens". Une nouvelle voie terrestre liant le Karabakh à l'Arménie est envisagée. Une fois construite, elle sera aussi sous protection de l'armée russe.

L'accord prévoit aussi que l'Arménie facilite les liens et la libre-circulation entre l'Azerbaïdjan et le territoire isolé du Nakhitchevan. Les contrôles des transports seront exercés par des gardes frontières russes.


La mission de la force de maintien de la paix russe est de cinq ans, renouvelables tant que les parties le souhaitent. L'accord n'évoque pas le statut final du Karabakh, ni son degré d'autonomie politique au sein ou en dehors de l'Azerbaïdjan.





Un accord signé sous la pression des bombes


Le président Aliev s’est félicité d’une "capitulation" de l’Arménie. "J’avais dit qu’on chasserait (les Arméniens) de nos terres comme des chiens, et nous l’avons fait", a-t-il dit, traitant aussi le Premier ministre arménien de "lâche" pour ne pas avoir signé la déclaration commune devant des caméras. Dans un communiqué posté sur sa page Facebook, M. Pachinian a indiqué que sa décision avait été "incroyablement douloureuse pour moi et pour notre peuple". Peu après, une foule de milliers de manifestants en colère s’est rassemblée aux abords du siège du gouvernement arménien, des centaines d’entre eux pénétrant dans les locaux, brisant des vitres et saccageant des bureaux, notamment une salle de conseil des ministres, selon un journaliste de l’AFP présent sur place. Le siège du Parlement a subi le même sort.

Le déclic aura sans doute été les importantes pertes subies par les Arméniens du Karabakh et la bataille de Chouchi.


Les combats faisaient toujours rage lundi pour la capture de la ville de Chouchi, ville citadelle du Haut-Karabakh et enjeu majeur de la guerre que se livrent depuis six semaines l’armée azerbaïdjanaise et les forces arméniennes.

Des combats durs, disproportionnés entre des forces azerbaïdjanaises plus nombreuses, mieux équipées et soutenues par la Turquie, et des forces arméniennes dont le seul avantage est qu’elles connaissent parfaitement la région.

Le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a déclaré dans une allocution dimanche, et répété lundi dans une vidéo, que Choucha (le nom azéri) avait été "libérée" mais, lundi, le ministère de la Défense arménien a assuré que ses forces tenaient bon et que l’ennemi avait "subi des pertes considérables et battu en retraite".

La citadelle de Chouchi

Chouchi est stratégique pour deux raisons. D’une part, la ville surplombe Stepanakert, la "capitale" de l’enclave arménienne qui a autoproclamé son indépendance en 1991. Lors de la guerre qui avait suivi cette proclamation, les Azerbaïdjanais avaient bombardé Stepanakert à partir de Chouchi, occasionnant de lourdes pertes aux Arméniens, sortis finalement vainqueurs en 1994.

D’autre part, Chouchi a une forte portée symbolique pour les Azerbaïdjanais, qui dans les années 1980 étaient majoritaires dans cette ville restée multi-ethnique. Dès le début de l’offensive, le 27 septembre, d’anciens habitants de Chouchi vivant aujourd’hui à Bakou se sont exprimés sur les réseaux sociaux dans l’attente du "retour à la maison", au "cœur de la culture de l’Azerbaïdjan".

"Quand les troupes arméniennes sont arrivées à Chouchi, j’avais 12 ans, nous expliquait en 2019 Toural Gandjaliyev, président de la communauté azerbaïdjanaise du Haut-Karabakh. Plus nous attendons, plus la vieille génération part. Notre génération est la dernière opportunité" pour récupérer le Karabakh.

Outre le Haut-Karabakh, les Arméniens occupaient jusqu’à présent cinq districts "tampons" dans le territoire azerbaïdjanais. On y trouve des villes fantômes comme Agdam et Fizuli, en ruines. Au terme de l'accord signé cete nit, l'Azzerbaïdjan récupère notamment la ville fantôme d'Agdam.


Une "capitale" vidée de ses civils

Mais aujourd’hui la roue a tourné. Et les Arméniens se retrouvent sous forte pression. Samedi, des milliers de civils ont quitté Stepanakert dans un mouvement de panique, ce qui a entraîné un long cortège chaotique de voitures vers le nord-ouest de l’enclave, où se trouve une route plus ou moins sécurisée qui relie l’Artsakh à l’Arménie. La voie du sud, via Chouchi, est fermée par les Arméniens depuis le 4 novembre. La "capitale" du Karabakh, quasi vidée de ses civils, s’attendait au pire.

Poutine et Erdogan à la manœuvre

En l’absence d’observateurs internationaux sur place (les diplomates basés à Erevan ne sont pas autorisés à se rendre dans une enclave non reconnue internationalement), ce sont les présidents russe et turc qui ont été à la manoeuvre. Pragmatique, Vladimir Poutine a négocié un nouvel accord de cessez-le-feu avec Recep Tayyip Erdogan. Les deux hommes se sont parlé plusieurs fois au téléphone.  Selon CNN Turk, M. Erdogan voudrait établir un groupe de travail russo-turc qui sortirait du cadre du Groupe de Minsk (États-Unis, France, Russie). Ce dernier attendait "la victoire à Chouchi" pour entamer des négociations entre Erevan et Bakou. L’Azerbaïdjan serait ainsi dans une position de force pour obtenir des concessions de la part des Arméniens.