Monde Il s'appelle Robert O'Neill. Quarantenaire, cheveux roux, stature et voix imposantes qu'il rentabilise en donnant çà et là des conférences sur la motivation et le leadership, s'appuyant sur son passé militaire et la devise qui lui a permis d'accumuler les décorations: "Never Quit" ("Ne jamais abandonner").

Ces quelques apparitions derrière le micro avaient certes offert notoriété locale et confort financier au natif du Michigan, mais si le nom d'O'Neill fait aujourd'hui la Une des journaux, c'est parce qu'il sera la vedette d'un entretien diffusé sur la chaîne Fox News les 10 et 11 novembre prochain. Des confessions télévisées tout simplement (mais très efficacement) intitulées "The Man Who Killed Osama bin Laden" ("L'homme qui a tué Oussama Ben Laden").

Le Trailer de "The Man Who Killed Osama bin Laden", diffusé par Fox News.

Un peu moins d'une semaine avant la diffusion, le nom de Rob O'Neill a filtré sur la toile. Sur le site américain Sofrep, très prisé par les (anciens) militaires, d'abord, où un auteur anonyme qui se présente comme un ancien Navy Seal a lâché la bombe. Et puis chez nos confrères britanniques du Daily Mail, qui sont allés chercher au fin fond du Michigan la confirmation du paternel, Tom, visiblement pas effrayé par les potentielles retombées négatives de la notoriété nouvelle de son rejeton: "Les gens me demandent si j'ai peur que l'EI vienne jusqu'à chez moi. Je leur réponds que je vais peindre une grande cible sur ma façade. Qu'ils viennent, seulement."

Menacé de mort par les jihadistes

Des jihadistes ont aussitôt lancé des menaces de mort contre lui, a révélé SITE qui surveille les sites web et médias utilisés par les jihadistes.

Des photos d'O'Neill accompagnées de messages en arabe et en anglais appelant des loups solitaires à venger la mort du chef d'Al-Qaïda, ont été diffusés sur Twitter et sur le forum des jihadistes al-Minbar, a indiqué SITE.

L'un d'entre eux écrit par exemple en arabe : "Nous enverrons aux loups solitaires en Amérique la photo de ce Robert O'Neill qui a tué Cheikh Ousama ben Laden...". Un autre déclare dans les deux langues : "A vous très chers musulmans aux Etats-Unis d'Amérique, voilà votre chance d'accéder au Paradis", indique SITE.


Trois films, aucune présence au générique

Jusqu'à ces révélations, Robert O'Neill était "l'homme dont on connaissait l'existence sans jamais avoir entendu son nom", comme le présente Leading Authorities. Un homme dont l'histoire a inspiré le scénario de trois films sans que son nom ne trouve une minuscule place dans les génériques de fin. Car entre l'Afghanistan, l'Irak et deux autres territoires en guerre, Rob a participé à environ 400 missions et décroché 52 médailles.

La libération du Capitaine Phillips lors de la prise d'otages sur le "Maersk Alabama", paquebot passé aux mains des pirates somaliens, c'était lui. L'exfiltration de Marcus Luttrell, seul survivant d'un raid taliban contre la Team Ten des Navy Seals, c'était encore lui. Enfin, il y a évidemment eu cette mission du 2 mai 2011 à Abbottabad, dans une nuit pakistanaise qui fut la dernière d'Oussama Ben Laden. Trois missions passées à la postérité dans les salles obscures grâce à Captain Phillips, Lone Survivor et Zero Dark Thirty. Trois films dont O'Neill n'était pas le héros.

© D.R.
Extrait du film "Lone Survivor"

Est-ce cette absence de reconnaissance qui a poussé Robert O'Neill à se mettre en scène sur Fox News ? C'est en tout cas la thèse défendue par les Navy Seals, qui évoquent un "mépris délibéré et égoïste de nos valeurs fondamentales en échange de notoriété publique ou de gain financier". Le Pentagone envisagerait d'ailleurs sérieusement des actions en justice, s'appuyant sur les contrats de confidentialité signés par les soldats d'élite: "Ces informations sont classées et protégées par la loi."


Livrer des bières en guise de pré-pension

Mais la vérité est peut-être ailleurs. Dans cet article d' Esquire par exemple, où un homme qui semble a posteriori être O'Neill témoignait anonymement l'an dernier. Il y est déjà présenté comme "The Shooter", l'homme qui a tué Ben Laden. Un long entretien dont le Shooter profite pour évoquer le traitement réservé aux vétérans par les autorités américaines. Le lecteur découvrait alors un homme abandonné par ceux-là même qui avaient récolté les lauriers pour ses actions sur le terrain.

© D.R.
Extrait du film "Zero Dark Thirty"

Le récit d'un soldat d'élite laissé pour compte par le Pentagone suite à sa démission après seize années de service, quatre ans trop tôt pour bénéficier des avantages offerts aux militaires à la retraite. Un job de livreur de bières dans le Michigan, voilà ce que lui proposaient les Navy Seals pour occuper ses premiers vieux jours. Et leShooter de souligner le contraste avec les mafiosi mis sous protection pour leurs témoignages.


Qui a vraiment tué Ben Laden?

La vérité, c'est peut-être aussi que Robert O'Neill n'a pas vraiment tué Oussama Ben Laden. Quelques jours après cette interview dans Esquire, CNN révélait le témoignage d'un autre membre de la Team Six des Navy Seals, qui remettait en doute la version du Shooter. O'Neill avait beau dire qu'il avait abattu le chef d'al-Qaïda d'une balle dans le front et une autre dans la poitrine, une autre version des faits circulait déjà depuis 2012. C'était celle de Matt Bissonnette, également présent lors de ce No Easy Day qu'il a raconté - dans le livre du même nom - sous le pseudonyme de Mark Owen.

Bissonnette racontait alors qu'un premier Seal - qui serait O'Neill - était entré dans la pièce et avait tiré sur Ben Laden, le laissant pour mort afin de s'assurer que les deux femmes présentes dans la pièce ne portaient pas d'explosifs. C'est alors que Bissonnette aurait "fini le travail" et tiré le coup fatal dans la poitrine de Ben Laden. Des révélations qui avaient valu à l'ancien des Navy Seals d'être touché par une enquête criminelle diligentée par les autorités américaines, lesquelles lui reprochaient également d'avoir livré des informations classées "Secret Défense" aux créateurs du jeu vidéo Medal of Honor : Warfighter, et d'avoir incité une partie de ses anciens compagnons d'armes à financer leurs expériences passées au magnat du virtuel qu'est Electronic Arts.

O'Neill ou Bissonnette, voire aucun des deux : qui a tué Oussama Ben Laden? La réponse sera peut-être sur les antennes de Fox News la semaine prochaine. Le Pentagone, lui, préfère simplement rappeler que les soldats d'élite "doivent leur succès au travail d'équipe et pas à des individus". Une mentalité visiblement oubliée par deux anciens Navy Seals au siècle du selfie...