Le Kremlin préférait visiblement voir Alexeï Navalny en colonie pénitentiaire, quitte à en faire un martyr, plutôt que de le voir continuer à étaler la corruption des élites et appeler les Russes à manifester contre le régime. L’opposant a été condamné, ce mardi soir, à passer deux ans et huit mois en détention pour avoir enfreint son contrôle judiciaire. Un verdict lu par la juge à l'allure d'une mitraillette, tandis que l'accusé dessinait un cœur sur la vitre de son box en direction de sa femme Ioulia. Peu avant l'annonce de sa condamnation, des forces de l'ordre ont été déployées dans le centre de Moscou et de Saint-Pétersbourg, les autorités craignant des manifestations.

L’affaire, rocambolesque à plus d’un titre, trouve son origine il y a plusieurs années déjà. Alexeï Navalny avait été condamné, pour détournement de fonds au détriment d’une filiale russe d’Yves Rocher, à trois ans et demi avec sursis; son frère Oleg avait écopé de la prison ferme. L’opposant avait dénoncé ce procès devant la Cour européenne des droits de l’homme, qui lui avait alors donné raison. "Les décisions rendues par les juridictions internes ont été arbitraires et manifestement déraisonnables. L’équité de la procédure pénale en a été compromise de manière si fondamentale que d’autres garanties de la procédure pénale ont perdu toute pertinence", avaient établi les juges de Strasbourg. Bien que l’opposant ait été indemnisé par l’État condamné et que le groupe Yves Rocher ait admis n’avoir subi aucun préjudice, Alexeï Navalny restait contraint de respecter les termes du sursis et de pointer régulièrement au commissariat.

Pointer dans le coma

Or, l’été dernier, on s’en souvient, l’opposant a été intoxiqué au novitchok, une opération orchestrée par des agents du Service fédéral de sécurité (FSB) à la demande Vladimir Poutine, selon Alexeï Navalny, pour qui le président russe "restera dans l'histoire comme un empoisonneur". "Il y avait Alexandre le Libérateur et Iaroslav le Sage. Maintenant, nous aurons Vladimir l'Empoisonneur de sous-vêtements" - référence au fait que l'agent neurotoxique avait été déposé dans son caleçon.

Évacué vers l’Allemagne, l'opposant a été soigné à Berlin, où il est resté jusqu’au 17 janvier en convalescence, avant de rentrer chez lui en Russie. Difficile dans ce contexte, pour le survivant, de se rendre au commissariat moscovite pour y pointer. Le 28 décembre, à la veille de la fin de sa période probatoire, les Services pénitentiaires russes ont informé son avocat par message qu’il était appelé à se présenter aux autorités dans les 24 heures sous peine de voir son sursis transformé en prison ferme. "Vous étiez tenu de nous présenter des pièces justificatives", a fait valoir le représentant des autorités pénitentiaires lors de l’audience. "Comment j’aurais pu remplir ces obligations? J’étais dans le coma!", a rétorqué Alexeï Navalny.

Si l’absurde de la situation n’a échappé à personne, la cour l’a bel et bien condamné ce mardi. Alexeï Navalny ayant déjà effectué une partie de la peine de trois ans et demi, assigné à résidence en 2014-2015, il lui reste à purger deux ans et huit mois de détention. “Poutine jette Navalny en prison parce qu’il a survécu à sa tentative d’assassinat”, écrivait sur Twitter Leonid Volkov, l’un des proches de l’opposant, avant le verdict déjà.

Son interpellation à sa descente d’avion, les révélations sur les dessous de son empoisonnement et la vidéo sur le fastueux palais bâti sur les rives de la mer Noire ont déclenché une vague de manifestations dans de nombreuses villes de Russie. Les forces de sécurité y ont répondu de manière massive, arrêtant plus de 5.400 personnes, y compris des journalistes et des alliés de l’opposant. Aux abords de la Cour, ce mardi encore, la police a embarqué près de 350 personnes, selon l’organisation OVD-Info.

D'autres affaires pour alourdir la peine

D’autres affaires, pendantes, risquent d’allonger encore la durée que l'opposant passera en détention. Il doit comparaître vendredi pour "diffamation" envers un ancien combattant après avoir critiqué une publicité pro-Kremlin dans laquelle il apparaissait. Et le Comité d’enquête a ouvert il y a quelques semaines un dossier pénal pour fraude à grande échelle, l’accusant d’avoir dépensé, pour son usage privé, l’équivalent de près de 4 millions d’euros de dons à sa Fondation anticorruption. La volonté des autorités russes est claire: qu'il ne réapparaisse pas de sitôt et que les manifestations s'éteignent. Comme l'a déclaré lui-même Alexeï Navalny à l'audience, l'objectif est moins l'issue du procès elle-même que son impact sur la population. "Vous emprisonnez une personne pour en effrayer des millions."

Mais, a-t-il ajouté, "vous ne pouvez pas mettre des millions et des centaines de milliers de personnes en prison - et j'espère que les gens commenceront à s'en rendre compte. Une fois qu'ils le réaliseront, et ce moment viendra, vous ne pourrez pas emprisonner tout le monde".