Claude Moniquet, auteur spécialisé dans les questions stratégiques, le renseignement et la sécurité globale, analyse les multiples attaques qui ont frappé Paris ce vendredi 13 novembre.

La thèse de l’attaque terroriste généralisée dans toute la ville de Paris est-elle désormais une certitude ?

Si on trouve dans l’histoire du crime ou de la France un autre moment où il y a eu quatre ou cinq attaques différentes au même moment, dans la même ville, avec des explosifs, un kamikaze, une prise d’otages, des kalachnikovs et plusieurs dizaines de morts, qui ne soit pas lié au terrorisme, il faut me le dire. C’est évidemment du terrorisme.

Et on parle incontestablement d’attaques coordonnées, avec un kamikaze au Stade de France, l’utilisation d’explosifs, d’armes de véhicules, dans plusieurs endroits assez proches mais dispersés.

Quel serait le profil des attaquants ?

Il est encore très tôt pour le dire. Il est manifeste qu’un certain nombre d’entre eux ont subi un entraînement militaire et aux actes de guérilla urbaine. L’endroit le plus logique pour cela, c’est la Syrie. Il est possible aussi que les attaquants soient des jeunes qui n’ont jamais été en Syrie, mais qui ont été radicalisés. Il faudra attendre les résultats de l’enquête.

Pourquoi ces attaques ont-elles eu lieu en ce moment ? S’agit-il d’une réaction par rapport à une intensification de la lutte contre l’Etat islamique ?

C’est difficile à dire car le terrorisme islamiste est un principe d’opportunisme. Ce sont des gens qui ont l’habitude de frapper quand ils ont les moyens humains et matériels de le faire.

Il y a plusieurs sortes d’attaques. Il y a eu, par exemple, celle à Toulon qui a été déjouée il y a quelques semaines. C’était un individu seul.

Ici, on est en face d’une opération qui a été manifestement planifiée, préparée, pour laquelle des gens ont été entraînés, qui a nécessité un certain nombre d’acteurs, au moins une dizaine de personnes. C’est quelque chose de très sophistiqué qui peut avoir été décidé en réaction à l’élimination de djihadistes français il y a deux ou trois semaines, mais qui peut aussi être dans le “pipe” depuis six ou sept mois. Ce qu’on peut dire clairement c’est que c’est lié à la situation en Syrie, à l’Etat islamique.

Quel est, selon vous, l’objectif de ces attaques ?

Très clairement, l’idée est de porter la guerre sur le sol français. La guerre au sens propre, au sens étymologique du terme. L’opération de “Charlie Hebdo” était d’une nature différente. Il y avait une motivation que, évidemment, on condamne tous. Mais il y avait une raison. Les journalistes de “Charlie Hebdo” avaient insulté le prophète et ils méritaient la mort aux yeux des islamistes. Ici, on frappe la foule. On frappe des gens dans un stade, dans des restaurants, dans la rue. Donc le but est clairement d’installer la guerre et la psychose sur le sol français et au cœur de l’Europe.

Ces personnes cherchent à frapper lorsqu’on s’y attend le moins. Peut-on dire que le climat s’était enfin apaisé en France par rapport à l’alerte terroriste ?

Pas du tout. Comme je disais, il y a eu, fin octobre, l’arrestation d’un terroriste qui voulait s’attaquer à la marine nationale. Manuel Valls avait encore déclaré il y a deux jours que la France ne céderait pas face au terrorisme. On ne peut pas dire que le climat s’était apaisé et qu’il y avait moins de sécurité. Je pense que la menace était extrême en France et qu’elle s’est malheureusement concrétisée ce vendredi, comme elle aurait pu se concrétiser il y a quinze jours ou dans vingt mois. Ça peut se passer à n’importe quel moment et dans n’importe quel pays. Quand on vise des civils, c’est presque impossible à éviter.

François Hollande a décrété l’état d’urgence dans tout le pays. Est-ce une première en France ?

L’état d’urgence avait été décrété en novembre 2005 suite aux émeutes de banlieue en France, mais uniquement dans 25 départements. Il faut remonter à la guerre d’Algérie pour un état d’urgence décrété sur l’ensemble du territoire et une fermeture des frontières comme ce qui a été décidé ce vendredi. Donc, c’est exceptionnel, ça donne des pouvoirs extrêmement larges aux autorités pour plusieurs semaines, voire des mois. On parle de pouvoirs d’arrestation, de pouvoirs d’établir des couvre-feux, d’établir des frontières, d’arrêter la circulation des trains ou des avions.

La France est-elle désormais un pays en guerre ?

Oui. Elle a eu des militaires engagés en Afghanistan, des militaires en Irak. Elle a frappé en Syrie pour la première fois il y a quelques semaines pour éliminer d’ailleurs un djihadiste français et ses complices qui préparaient des attaques en France. Mais, manifestement, cela n’a pas suffi à éliminer la menace. Donc oui, elle est en guerre comme les autres pays européens, mais peut-être plus que d’autres car elle est dans le collimateur des djihadistes depuis plus de 20 ans. Rappelons-nous les attentats de Paris commis par les Algériens du Groupe islamique armé en 1994 et 1995.