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Cette série noire "pourrait jeter une ombre sur l'économie japonaise au moment où les espoirs d'une reprise se multiplient"

TOKYO L'infernale enfilade d'avaries qui a contraint mercredi les compagnies japonaises à clouer au sol leurs Boeing 787 flambant neufs est non seulement un coup dur pour le constructeur américain mais aussi pour l'industrie nippone, à fond impliquée dans la fabrication de cet avion high-tech.

Cette série noire "pourrait jeter une ombre sur l'économie japonaise au moment où les espoirs d'une reprise se multiplient", déplore le professeur Hajime Tozaki de l'Université Waseda, se voulant cependant rassurant sur le savoir-faire technologique nippon.

"Il est peu probable que les récents incidents découlent d'un vice fondamental de l'avion", justifie-t-il, faisant valoir que les pièces individuelles sont excellentes, mais qu'un examen de la façon dont elles sont assemblées apparaît nécessaire.

C'est la décision de la compagnie japonaise All Nippon Airways (ANA) de passer initialement commande de 50 "Dreamliner" en 2004 qui a convaincu Boeing de lancer la production de cet avion après des années d'études sur le projet à l'époque baptisé 7E7.

"L'ordre d'achat d'ANA est la plus importante commande de lancement reçue par Boeing pour un nouvel avion commercial", se félicitait l'avionneur américain.
Par la suite, il en a reçu une autre de 30 unités (et 20 supplémentaires en option) émanant de la deuxième compagnie nippone, Japan Airlines (JAL). Depuis, le total commandé par ANA est monté à 66 unités (dont 17 livrées) et 45 (+20 en option) pour JAL qui en a reçu sept jusqu'à aujourd'hui.

Les deux compagnies ont bâti toute leur stratégie de renouvellement de flotte et de révision de leur réseau en misant sur le 787, tant pour les lignes intérieures qu'internationales.

Elles n'ont cessé de reprendre in extenso à leur compte les propos de Boeing assurant que "le Dreamliner fournira ce qu'il y a de mieux en termes d'efficacité, d'économie et de fiabilité, et offrira aux passagers des niveaux sans précédent de confort".

"Nous emmènerons les spectateurs japonais des jeux Olympiques de Pékin en 2008 avec le 787", confiait alors un porte-parole d'ANA. Las, les premières livraisons ne sont intervenues que fin 2011, à cause de maints problèmes techniques durant la production des éléments, dispersée sur de nombreux sites avant l'assemblage final aux Etats-Unis. La compagnie nippone a tout juste protesté pour la forme, malgré une bonne demi-douzaine de reports qui l'ont contrainte à revoir ses plans.

Les industriels nippons étaient aussi sur le coup très tôt, bénéficiant même des subventions de l'Etat japonais pour effectuer des recherches techniques afin de doper les performances de l'appareil en devenir.

Les Japonais n'hésitent pas de facto à parler de "programme national" lorgnant sur les milliards de dollars que représentent pour eux les déjà quelque 800 commandes reçues par Boeing pour ce gros porteur long-courrier.

C'est que plus d'un tiers de la production du corps de cet aéronef et 15% des moteurs ont été confiés à des firmes nippones, dont en premier lieu les "quatre heavies" que sont Mitsubishi Heavy Industries (MHI), Kawasaki Heavy Industries (KHI), Fuji Heavy Industries (FHI) et IHI.

"Nous travaillons avec Boeing depuis des années, tant sur le volet de la défense que de l'aviation civile, c'est pour nous un partenaire privilégié", confiait à l'époque l'un des dirigeants de MHI qui, avant de fabriquer les ailes en matériau composite du Dreamliner, a largement participé aux programmes 767 et 777.

Les éléments de base en fibres de carbone pour une grande partie du fuselage sont façonnés par le numéro un du secteur, le japonais Toray.

Kobe Steel fournit du titane, Bridgestone des pneus, diverses firmes des câbles ou des capteurs, et Panasonic le système de divertissement de bord.

La société nippone GS Yuasa, peu connue du grand public, procure pour sa part les batteries lithium-ion intégrées dans cet appareil où l'usage de circuits et commandes électriques est nettement plus important et complexe que dans des modèles antérieurs.

C'est apparemment une surchauffe de batterie qui a justement forcé un Boeing 787 d'ANA à atterrir en urgence mercredi, après un autre incident ressemblant une semaine plus tôt sur un Dreamliner de JAL alors stationné à Boston.

© La Dernière Heure 2013