Avec la même patience que lorsqu’elle fabrique des meubles en fibres végétales, Mirna Rivera étudie les étapes à suivre pour transformer son activité familiale, lancée il y a 25 ans, en entreprise privée, un modèle enfin autorisé à Cuba depuis lundi. Après des années d’attente qui faisaient perdre espoir à certains, le gouvernement a approuvé l’existence des petites et moyennes entreprises, publiques ou privées, et relancé les coopératives non agricoles, en pause depuis quatre ans.

Lundi, jour d’entrée en vigueur de la loi, 75 dossiers ont été déposés. "Un très bon départ", s’est félicité le ministre de l’Économie, Alejandro Gil.

"On fait ça en famille, on est plus ou moins 20-25 personnes à travailler et chacun le fait de manière individuelle, sur commande", explique Mirna. En effet, faute d’entreprises privées à Cuba, chacun opère avec une licence de travailleur indépendant, quasiment l’unique façon de gagner sa vie en dehors de l’État.

À Cuba, les entreprises privées ont disparu en 1968, quand Fidel Castro a commencé à appliquer le modèle étatique soviétique et les a nationalisées. Mais il a dû faire marche arrière à la disparition du bloc communiste et admettre, à partir de 1990, le travail privé, les investissements étrangers et l’ouverture au tourisme international.

Aujourd’hui, si l’économie cubaine reste étatique à 85 %, il existe plus de 600 000 travailleurs privés, principalement dans les services (restaurants, taxis, réparations…) : ce sont eux qui devraient donner l’impulsion aux nouvelles entreprises privées.

L’absence de touristes à cause du Covid

Mais la pandémie de Covid-19 a plongé Cuba dans sa pire crise économique depuis 1993, avec "un impact dévastateur sur le secteur privé", plus de 250 000 travailleurs privés ayant suspendu leur activité en l’absence de touristes, indique Oniel Diaz, directeur de la société de consultants Auge. Selon lui, ces difficultés ont toutefois contribué à "reconfigurer le secteur privé", qui s’est réorienté vers la production et les technologies, des activités jusque-là "cachées sous diverses licences, totalement inadaptées", mais qui ont une nouvelle opportunité : devenir des entreprises.

C’est le cas d’Abel Bajuelos, 42 ans, un percussionniste qui vend désormais des impressions 3D. Travailleur indépendant, Abel a déjà déposé sa demande de création d’une entreprise de six personnes. Les autorités promettent de répondre sous 25 jours, mais beaucoup de candidats sont sceptiques, compte tenu de la lenteur habituelle de la bureaucratie cubaine. L’absence de mécanismes de crédits pour ces projets inquiète aussi. "Ce qui est important, c’est qu’il n’y aura pas de retour en arrière, donc ce qu’il faut faire maintenant, c’est travailler", assure Abel.