Plus de 300 rescapés et familles de victimes sont attendus à la barre pour la premières fois dans le cadre du procès des attentats de Paris. Les témoignages, qui ont débuté ce mardi 28 septembre, devraient s'étendre sur une durée de cinq semaines.

"Le double enjeu, c'est de savoir ce qu'on a envie de dire et de ne pas trop s'accorder au regard des autres, ce qu'ils vont juger important", a déclaré avant le début de l'audience Arthur Dénouveaux, rescapé du Bataclan et président de l'association de victimes Life for Paris. 

Si certains avaient demandé à ne pas être obligés de décliner leur identité face à la cour d'assises spéciale, le président n'a pas répondu favorablement à cette requête. "Les parties civiles pourront toutefois mentionner en arrivant à la barre qu'elles ne souhaitent pas que leur nom soit diffusé dans la presse", a-t-il ajouté, en début d'audience de mardi après-midi.

 

"J'ai du mal à dormir et à manger"

La première partie civile à s'être présentée est un membre de la garde républicaine, qui se trouvait aux abords du stade de France au moment des faits. Il a raconté comment s'était déroulée la soirée qui continue de le "hanter". "Le scénario habituel c'est qu'on nous appelle, on s'équipe, on se prépare psychologiquement. Ce soir-là, nous on a vécu l'explosion. Et on a d'abord dû absorber le choc, comprendre et improviser avant que les gestes réflexes reviennent", a-t-il expliqué, très ému, comme le rapporte France Inter. "Ce qui me hante aussi, c'est que j'étais le patron ce soir-là. Et j'ai fait du mieux que j'ai pu. Je n'ai pas été blessé et la seule façon de marquer mon corps, ça a été de faire un petit tatouage souvenir."

Un deuxième garde républicain a à son tour détaillé l'horreur qu'il a vécue ce 13 novembre 2015. Après la première explosion, il a tenté de donner l'alerte, mais le deuxième kamikaze s'est alors fait exploser à quelques pas de lui. "Je garde en moi l'explosion, le bruit, l'odeur. On va se retrouver par terre. J'ai été choqué par cette deuxième explosion", a-t-il admis, revenant sur les "morceaux de chair" qui l'entouraient. "(...) Quand j'arrive chez moi, mes chaussures sont pleines de sang. Moi je n'ai pas la force de mes camarades, j'ai du mal à dormir et à manger."

"C'était mon premier jour de reprise après mon congé de paternité"

Un troisième garde républicain, Renaud est alors venu s'exprimer à la barre. Très ému, il a également des difficultés à s'exprimer, selon plusieurs médias français. "C'était mon premier jour de reprise après mon congé de paternité", a-t-il exposé face à la cour d'assises, comme le rapporte France Inter. "Ma première fille avait cinq semaines. Elle aurait pu ne jamais connaître son père." L'homme a expliqué avoir été suivi par un spécialiste peu de temps après les attentats de Paris. "Un jour, je suis dans le RER et il y avait un homme de confession musulmane qui ne demandait rien à personne et je le fixais. Je me suis rendu compte du problème."

Gregory, également garde républicain, a souhaité témoigner pour "dire à quel point la lâcheté humaine a un impact sur les familles". "Je voudrais parler de l'explosion. Je suis traversé par une onde de choc. On peut être préparé à beaucoup de choses, mais quand on ne l'est pas, on se pose beaucoup de questions", a-t-il conclu.

"Je vois dans chaque personne un possible kamikaze"

Jonathan, dernier garde républicain à s'exprimer, a rapporté son effroi au moment de l'explosion. "Le temps s'arrête, un silence de mort s'installe et puis, un cri déchirant", a expliqué l'homme de 46 ans. "(...) J'ai l'image du stade de France avec des cris de joie qui s'échappent. Et je pense que je suis entre deux mondes irréconciliables. La vie et la mort autour de moi. C'est une image qui me hante encore aujourd'hui."

Le garde républicain a confié "avoir eu peur de mourir après la deuxième explosion". "Je vois dans chaque personne qui s'avance un possible kamikaze. On met chaque personne en joue. (...) Je me souviens de cette femme, allongée qui me tire le pantalon, qui me dit "Ne nous abandonnez pas". J'ai désobéi ce soir-là, pour ne pas les abandonner." Il a également tenu à revenir sur le sentiment de solitude qui l'a habité après l'attaque. "J'appelle mon chef pour expliquer dans quel état sont les militaires, je demande un soutien psychologique. Mon colonel me dit qu'il est tard, qu'il vendra le lendemain. Je me sens seul, abandonné. Je m'assure que chacun ne rentre pas seul", a-t-il ajouté, pointant ensuite l'"incompréhension" de ses supérieurs.

"Un parcours du combattant avec de lourdes démarches et un manque d'empathie constant"

A l'issue des récits des gardes républicains, l'audience a été suspendue pendant trente minutes. Les témoignages des parties civiles ont ensuite pu reprendre. C'est Sophie Dias, la fille de la seule victime décédée au stade de France, qui a entamé son récit. Au Portugal au moment des faits, elle a pris peur en voyant les alertes sur son téléphone portable. "Je me rassure comme je peux, je me dis que c'est au Bataclan. J'appelle mon père, qui ne répond pas. J'insiste une dizaine, vingtaine, trentaine de fois", a-t-elle raconté. Sa mère a réussi à contacter les autorités qui lui ont affirmé que Manuel Dias ne faisait pas partie des personnes décédées. "C'est plutôt bon signe. Mais vers midi, on nous confirme que mon papa est bien décédé", a-t-elle rapporté, expliquant qu'elle ne pouvait pas y croire. "Débute alors le parcours du combattant qui va nous anéantir chaque jour un peu plus, avec de lourdes démarches et un manque d'empathie constant." Sophie Dias a tenu à insister sur la nécessité de "parler du stade de France pour qu'on ne l'oublie pas". "Le président Hollande a été beaucoup à nos côtés, mais depuis on se sent oubliés", a-t-elle encore estimé.