On les repère, au bout de quelques semaines ou quelques mois. Joëlle est tout le temps assise sur les bancs de gauche "entre le 7e et le 8e rang". Camille a sa place près de l'allée centrale, Cédric est à droite, contre le mur. "C'est de là qu'on voit le mieux les accusés", estiment-ils tous les trois.

Gérard (prénom modifié) a lui préféré la salle de retransmission pendant un temps - "marre de cette ambiance un peu oppressante, de ces 14 mecs (les accusés) pas forcément très sympathiques", puis il est revenu. Eléonore (prénom modifié) a souvent un bras autour du cou de sa mère. Yann, qui vit le procès "à 300 pour cent", connaît tout le monde et change de place tout le temps.

Depuis septembre, cet espace est devenu le leur. "C'est notre histoire, après les portes vont se refermer", explique Joëlle, 65 ans, une des rares qui savaient dès le début qu'elle viendrait "tous les jours".

Le 13 novembre 2015, elle a perdu son mari au Bataclan, où elle n'était pas. Comme d'autres "endeuillés" avec qui elle s'est liée sur les bancs de la salle d'audience, elle a eu besoin de "reconstituer le puzzle". "J'ai su spécifiquement qui l'avait tué et à quel moment", dit-elle.

Cédric, 41 ans, "scientifique" et "cartésien" - il a compté les corps quand on lui a dit de ne "pas regarder" lors de l'évacuation du Bataclan -, n'attendait rien mais s'est pris de passion pour le procès.

Témoignages, enquête, géopolitique et radicalisation, vie des accusés... contrairement à d'autres que l'on voit arriver dossier et CV des accusés sous le bras, il ne prend pas de notes mais ne rate rien.

"En speed"

Plusieurs ont été surpris de cette "addiction" à l'audience.

"Demain je dois voir des amis mais je n'ai pas envie", avoue Gérard, la soixantaine, qui était allé seul au Bataclan. "Ils ne comprennent pas mais il faut que je vienne sinon ça me manque".

Cédric a posé plein de congés, écouté la webradio dédiée aux parties civiles "à l'oreillette" depuis son travail quand il ne pouvait faire autrement.

Camille, enseignante-chercheuse et rescapée de La Belle équipe où beaucoup de ses amis sont morts, est épuisée depuis septembre, à jongler entre sa vie professionnelle, familiale et le procès. Elle ne peut s'empêcher de lire les compte-rendus de ce qu'elle a raté les soirs où elle a dû partir tôt... tout en essayant de ne "pas ramener" le procès à la maison.

"C'est un engrenage, on est aspirés, on a envie de revenir, de savoir", résume Eléonore, 34 ans, blessée au restaurant La Belle équipe. Elle reconnaît de son côté aussi un aspect financier - les parties civiles sont indemnisées quand elles sont présentes.

Dans ce lieu "éprouvant", "inconfortable à plein d'égards" - à commencer par les bancs en bois - note Camille, l'espace et le rituel du procès a créé pour eux un "cadre" rassurant. "On peut être victime, on n'a pas peur d'en parler et de plomber l'ambiance".

"Sacrée bande"

Yann, 46 ans et blessé au Petit Cambodge, a été "bouleversé" par la dimension collective des témoignages qui lui ont fait comprendre sa "réaction normale à un événement anormal".

"Je ne suis pas si folle, je ne suis pas si faible", s'est dit Camille, grâce à ce "précieux compagnonnage".

"On commente l'audience, on pleure si on doit pleurer, on se rassure quand on est fébrile", complète Joëlle. Face à la cour et en dehors: on trouve des habitués aux cafés en face du palais presque tous les soirs.

Au fil des semaines, les "endeuillés" s'y sont mélangés aux "survivants", "pour "débriefer" la journée ou parler d'autre chose. A la machine à café le lendemain, on les entend parfois rire de l'heure à laquelle ils se sont couchés. "On est une sacrée bande maintenant", sourit Joëlle.

Sur le fond du procès, "l'innocence ou la culpabilité" des accusés... "on a tous nos avis mais on est incapables d'être objectifs", dit Yann.

Joëlle avait "besoin" de connaître les 11-12-13 novembre de la cellule jihadiste et le "parallèle" entre "nous, dans nos vies", et "eux". Mais elle a préféré aller voir ses petits-enfants plutôt que d'entendre les excuses de Salah Abdeslam. "Ça ne m'intéresse pas".

La fin du procès est prévue pour juin. Gérard s'"inquiète un tout petit peu", "parce qu'il a "calqué (sa) vie sur ça". Une fois "que c'est fini, c'est fini", certifie Cédric... avant de préciser que s'il y en a un, il sera là au procès en appel.