Monde

"Un dernier hommage et une grande pensée aux petits anges qui se sont envolés ici." Une dame dépose ces quelques mots ainsi que deux animaux en peluche sur un tapis de fleurs. Elle revient, en pleurs, sur l’épisode tragique qu’elle a vécu jeudi soir.

"J’étais juste là. J’ai à peine eu le temps de pousser mon fils hors de la trajectoire du camion. Mais il y avait une petite fille qui, elle, n’a pas pu l’éviter et un autre enfant là-bas… La petite fille était recroquevillée, c’était horrible."

Avant que la dame s’éloigne, la tante de la petite fille décédée lui fait savoir qu’elle est touchée par son hommage. Elles tombent dans les bras l’une de l’autre.

"C’est du n’importe quoi ce qu’il s’est passé" , lâche la tante. "Et la maman, comment va-t-elle ?", s’enquiert la dame. "On fait aller, que voulez-vous…"

"Je suis une rescapée"

Ce samedi après-midi, moins de 48 heures après l’attentat qui a fauché la vie de 84 personnes, Niçois et touristes reprennent lentement possession de la Prom’. Il est cependant impossible d’ignorer des taches de sang sur la chaussée, qui paraissent indélébiles. Un cri ! Un homme apprend par téléphone que son épouse compte parmi les victimes. Il s’écroule, littéralement.

"Une femme israélienne, qui avait sans doute davantage l’habitude de telles tragédies, nous a invitées à le prendre par la main, à le serrer dans nos bras" , commentent quelques dames d’un certain âge. Non sans se lamenter sur la mort des uns, mais aussi sur la douleur de ceux qui restent.

L’une d’entre elles, une agente immobilière niçoise, caresse son caniche blanc d’une main tremblante. "Je suis une rescapée ", explique-t-elle. "Après le feu d’artifice, nous avions décidé de nous diriger vers l’ouest, longeant la Prom’afin de profiter des concerts. Nous avons précédé la course folle du camion, lancé à pleine vitesse par le terroriste. Nous avons seulement vu des gens courir et entendu la police nous sommer d’en faire autant. "

"Il n’y a rien à faire, dans de telles circonstances, nous reviennent les scènes des attentats de Paris et de Bruxelles, qui ont largement été diffusées à la télévision. J’ai cru qu’il y avait des bombes, ou que nous allions nous faire fusiller à la kalachnikov ", poursuit-elle, comme si un mauvais film tournait en boucle derrière ses lunettes fumées. "J’ai quitté la Prom’et j’ai cherché à me mettre à l’abri. Mais aucun pas-de-porte ne m’apparaissait assez sûr. Jusqu’à ce que je me retrouve dans la cour d’un restaurant. Impossible de faire fi des images du Bataclan - la foule à la merci des terroristes -, je restais collé aux murs. C’est bien simple, je voulais disparaître…"

Les secours emmènent enfin l’homme dont la femme a perdu la vie. Ils l’aident à se relever, lui qui ressemble à cet instant à une poupée désarticulée.

"Aujourd’hui, j’ai encore du mal à assimiler que ce n’était pas mon heure, tandis que d’autres sont partis" , achève la dame, s’agrippant à la fourrure blanche de son caniche.

"Elles étaient où les bornes cloutées ?"

Ces scènes de désespoir alternent avec des rassemblements de gens qui ne comprennent pas comment cela a pu arriver, parfois au point d’être en colère. Un homme, au front cramoisi, raconte à qui veut l’entendre " ce que les médias ne disent pas" : " Le terroriste tirait dans la foule. Au volant de son camion, il n’hésitait pas à aller et venir pour écraser les familles !" Son menton tremble, avant que ses sentiments ne tournent à l’aigre : " On aurait dû l’arrêter beaucoup plus tôt ce terroriste. Ils étaient où les militaires ? Elles étaient où les bornes cloutées ? La police a fini par tirer sur ce malade. Moi, si j’avais été à leur place, qu’est-ce que je lui aurais mis."

Une fois calmé, l’homme se souvient aussi de l’aide qu’il a apportée aux blessés, les accueillant chez lui. Une dame voilée renchérit : "On a sonné chez moi. J’ai mis une seconde à ouvrir. Ce sont 70 personnes qui ont débarqué dans mon salon." Ils ajoutent que certains n’ont pas eu leur humanité. "Je connais des noms, mais je ne dirai rien ", affirme l’homme.

Plus loin, les discussions abordent presque inévitablement le thème de la politique. L’un fait état d’un ras-le-bol général : "Le FN, le PS, la droite, tous dans le même panier. Lors des élections, on secoue, et on finit toujours par obtenir la même chose." Une autre, dépitée et en colère, ajoute que, de toute façon, ils ne pensent qu’à "leur porte-monnaie" . Tous se retrouvent pour appeler à la démission du gouvernement et au réveil du peuple, tout en condamnant, au passage et dans le même élan, la bureaucratie européenne.

Depuis la Promenade des Anglais, on voit, au loin, les baigneurs qui étendent leur serviette sur la plage de galets bordant la Mer Méditerranée. Il flotte dans l’air un goût salé. Salé comme des larmes de désespoir mais aussi de fureur.


"Montrer que nous n'avons pas peur"

Maryline et Roland, de Marcinelle, sont en vacances à Vallauris, dans le sud de la France. Ce samedi, le couple a décidé de se rendre à Nice pour se recueillir sur la Promenade des Anglais.

Ressentiez-vous le besoin de venir sur les lieux de l’attentat ?

Oui. Nous avions hésité à venir ici pour voir le feu d’artifice. Au final, depuis Vallauris, c’était trop compliqué de venir en bus ou en train pour une soirée. Alors, aujourd’hui, nous sommes là non seulement pour apporter notre soutien aux Niçois, mais aussi pour montrer que nous n’avons pas peur, qu’il faut continuer à vivre, bien que nous soyons tous traumatisés par ces événements horribles. A vrai dire, nous pensions profiter en vacances pour retrouver un peu de légèreté, après une année marquée par les attaques de Paris et de Bruxelles. Il s’avère que nous ne sommes à l’abri nulle part. Les terroristes s’attaquent même aux endroits idylliques, comme ici, la Baie des anges.

Sachant que vous passiez vos vacances dans le sud de la France, vos proches se sont-ils inquiétés ?

Nous avons été réveillés dès 6 h du matin par le message d’une cousine qui nous demandait si tout allait bien. N’ayant pas encore pris connaissance de l’attaque de la veille, on a été surpris, car nous avons peu de contact avec elle. Puis, d’autres ont pris de nos nouvelles. C’est là qu’on voit qu’on tient à vous.

Vous êtes tous les deux fonctionnaires d’Etat, vous côtoyez donc fréquemment le monde politique. Est-ce que vous craignez les décisions et les élections à venir, suite aux attentats qui nous ont frappés ces derniers mois ?

En effet, nous redoutons que certains politiciens jouent sur la corde des émotions, la peur en particulier. C’est le genre d’événement qui finit par profiter à l’extrême droite. Pourtant, au milieu de tout cela, nous nous sentons de plus en plus impuissants. Comme si la politique, c’était la grande bataille des requins et que nous étions de tous petits poissons.