Evasive et potache, l'expression couramment utilisée recouvre cependant des faits d'attouchements, de harcèlement et d'agression sexuels


NEW DELHI Quoi de plus inoffensif que de "taquiner Eve"? En Asie du sud, cette expression employée dans des sociétés dominées par les hommes masque pourtant toutes les formes de violences sexuelles mais cet euphémisme est de plus en plus contesté, y compris par la justice.

La formule, utilisée en Inde, au Bangladesh et parfois au Pakistan et au Népal --"Eve teasing" en anglais -- se réfère à la nature tentatrice de la première femme selon l'histoire biblique des origines.

Evasive et potache, l'expression couramment utilisée, jusque par les médias et la police, recouvre cependant des faits d'attouchements, de harcèlement et d'agression sexuels. Ils se produisent en général dans la rue, dans les moyens de transport bondés ou sur les marchés.

La justice du Bangladesh a toutefois marqué une avancée la semaine dernière en estimant que la formule atténuait la portée criminelle des actes commis.
Pour les associations de défense des droits des femmes, ce terme n'est rien d'autres qu'un déni qui évite aux auteurs d'être poursuivis pour violence ou harcèlement sexuels, des chefs d'accusation passibles de sanctions pénales.

En Inde, une femme mariée sur trois reconnaît avoir été abusée ou harcelée psychologiquement au moins une fois dans sa vie, selon le Centre international de recherche sur les femmes (ICRW), basé aux Etats-Unis.

Selon une étude menée fin 2009 à Bombay auprès de 1.000 hommes par cet institut, l'écrasante majorité d'entre eux jugeait que "taquiner Eve" n'était pas répréhensible.

"Il s'agit uniquement pour eux d'un court moment de plaisir, sans conséquences pour les femmes", rapporte Madhumita Das, spécialiste du sujet au sein du bureau régional de l'ICRW pour l'Asie, basé à New Delhi.

"Pour les femmes, il est difficile de prouver qu'elles ont été harcelées sexuellement, d'autant que se faire tripoter dans un bus est vraiment fréquent. La plupart des victimes ont honte d'en parler, même à leur mère, car elles ont peur d'être ensuite montrées du doigt", explique Mme Das à l'AFP.

Au Bangladesh, la haute cour de Dacca vient toutefois d'ordonner que toute forme de harcèlement féminin, connu jusqu'à présent sous le nom de "Eve Teasing", soit dorénavant considérée comme du harcèlement sexuel.

Le tribunal a également considéré que toute poursuite "physique ou par courrier électronique" serait désormais considérée comme du harcèlement sexuel.
La haute cour examinait le recours collectif déposé par des associations l'an dernier après une hausse du nombre de suicides d'adolescentes attribuée au harcèlement dont elles se disaient victimes.

De janvier à novembre 2010, 26 femmes et le père d'une jeune fille abusée se sont suicidés dans ce pays défavorisé d'Asie du sud, selon une association locale de défense des droits juridiques, ASK.
En Inde, la lutte pour faire reconnaître les souffrances des femmes tente de s'organiser de façon pédagogique.

Créé en 2003, le collectif baptisé "Blank Noise" (Bruit silencieux), vise à dénoncer le harcèlement dans les lieux publics par le biais de performances artistiques et d'échanges avec les citoyens.
Il combat aussi les affirmations des coupables selon lesquelles la tenue des femmes exprimait à leurs yeux qu'elles étaient consentantes.

"En Inde, le mot sexe est tabou. Alors pour aborder la question, nous employons le terme "Eve teasing" comme point de départ des échanges pour amener la population à comprendre qu'il s'agit en fait de violence", détaille à l'AFP la fondatrice du collectif, Jasmeen Patheja.

Pour frapper les esprits du plus grand nombre d'Indiens, passionnés de cricket, l'ONG Parivartan vient quant à elle de lancer une campagne contre le "Eve teasing" avec la participation de la star internationale de cricket Sachin Tendulkar.

© La Dernière Heure 2011