"Il existe plusieurs types de communication véhiculée sur les réseaux sociaux."

BRUXELLES Ces derniers jours, les messages sanglants de djihadistes adressés à la France se multiplient. Leur contenu menaçant et cynique donne froid dans le dos. Les images, elles, sont d'une cruauté absolue. Qu'ils provienne du Mali, d'Algérie ou de Somalie, ces groupes clament haut et fort leurs revendications, utilisant les nouveaux moyens de communication et, surtout, les réseaux sociaux.

Comme ce lundi 14 janvier, où les insurgés islamistes somaliens shebab publient laconiquement, en anglais, sur leur compte Twitter le message suivant : "Commandant français tué durant opération de sauvetage ratée à Bulo-Marer, #Somalie". Ces quelques mots sont accompagnés d'une photo (1) d'un homme mort, étendu sur une bâche orange, une croix sortant ostensiblement de sa chemise noire. Le même jour, un nouveau tweet est publié, "François Hollande, cela en valait-il la peine", auquel est joint un cliché (2) de ce même soldat, cette fois en plan plus large, entouré de son attirail militaire posé soigneusement autour de la dépouille. Finalement, une troisième image (3) sera envoyée, montrant, en gros plan, le visage livide du soldat, et accompagnée de ces mots : "Un retour des croisades, mais la croix n'a pas pu le sauver de l'épée".



Ces messages concernent l'échec du raid de commandos français effectué en Somalie, dans la nuit du 11 au 12 janvier, dans le but de libérer un otage français aux mains des shebab. Mais les mises en garde de djihadistes sont également adressées au pouvoir français depuis le Mali, l'Algérie
et d'autres pays où sévissent les insurgés islamistes.

LaLibre.be a recueilli l'analyse de Claude Moniquet, ancien agent du service de renseignement extérieur de la France et président de l'ESISC, une société de renseignements spécialisée dans les questions de sécurité et de contre-terrorisme.

Quels sont les principaux moyens de communication utilisés par les djihadistes pour véhiculer leur propagande ?

Pour les groupes importants et structurés, c'est exactement les mêmes que n'importe quelle société commerciale, n'importe quel groupe de presse ou parti politique. Pour faire passer leur propagande, les djihadistes sont donc présents sur des sites web, forums et réseaux sociaux, avec une prédilection pour ces derniers car un site web peut être fermé alors que désactiver un accès à un réseau social est plus compliqué. Mais ils sont aussi actifs auprès des médias classiques. Lors de la prise d'otages d'In Amenas, tous les messages authentifiés du groupe passaient par l'agence de presse mauritanienne ANI.

Quel est le message véhiculé ?

Il y a plusieurs types de communication. 1. La générique, qui est une communication sur leurs revendications, l’importance du djihad, leurs volontés, le modèle politique qu'ils défendent,... 2. La communication opportuniste, qui est la réaction à ce qui se passe. Par exemple, quand un film qui, à leurs yeux, insulte l'islam, ils vont envoyer une floraison de messages de vengeance, ou d'appels au meurtre. 3. Une communication de type "justificatrice", qui est de la revendication d'actions particulières. 4. Une communication à but de formation idéologique et technique, destinée à des convaincus. On y donne des conseils sur comment bien penser et être un bon djihadiste en utilisant ses armes, en construisant une bombe,...

Qui est généralement visé par cette communication ? Est-ce les dirigeants, les citoyens, la population locale, les Occidentaux ?

Il y a plusieurs niveaux. Une destinée aux convaincus. On les fortifie dans leurs convictions, on leur explique que tout va bien. Par exemple que l'opération en Algérie est malgré tout une victoire. Une autre s'adresse à la population des pays cibles pour faire peur, pour faire pression. Exemple: la déclaration de Mokhtar Belmokhtar à l'agence ANI ce lundi soir qui affirme que des centaines de Mohamed Merah vont se lever pour venger les martyrs de l'opération d'In Amenas.
Et puis une communication plus spécifiquement dirigée vers les dirigeants et qui contient à la fois des menaces et des revendications. Exemple : lorsque la prise d'otages est en cours, la communication tourne autour de "ce que nous voulons", comme la fin de l'opération au Mali, la libération de détenus, des véhicules pour quitter le pays,...

Quand ces messages ont pour but de semer la terreur auprès des populations occidentales, quel est leur impact ?

A ma connaissance, il n'existe pas d'étude faite spécifiquement à ce sujet. Mais d'après moi, l'impact est nul. Et ce, pour plusieurs raisons : peu de gens s'y attardent, ils sont caricaturaux et ne pas sont toujours très compréhensibles.

Cette utilisation des réseaux sociaux pour communiquer est-elle exploitée par tous les grands groupes djihadistes ou l'est-elle plus spécifiquement dans certaines régions ?

Elle est utilisée un peu partout dans le monde. Cet ancrage a deux origines. Tout d'abord, la prise en compte de l'existence des réseaux sociaux qui permettent de ne plus passer par les médias traditionnels. Ensuite, ces pratiques sont inspirées de celles d'Al-Qaïda, qui est la première organisation à avoir utilisé la communication de manière scientifique et destinée à un public de masse. Al-Qaïda avait, et a toujours, un centre de médias qui publie des brochures, des films, des messages enregistrés, des fatwas,... Assez naturellement, tous les groupes qui s'inspirent d'Al-Qaïda, et qui sont sur la même ligne idéologique, ont suivi le même chemin. Certains sont d'ailleurs très bons.

Vous avez un exemple particulier ?

Il y a quelques années, un responsable yéménite comme Anwar al-Awlaki avait créé "Inspire", une revue djihadiste en ligne et en anglais qui était très bien faite. C'était presque un magazine people dans lequel on trouvait de l'actualité politique, des recettes du genre "fabriquer une bombe dans la cuisine de votre grand-mère", des articles sur la manière de communiquer, d'utiliser le cryptage sur Internet, la téléphonie,... Là, on était à un sommet de la communication.

© La Dernière Heure 2013