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Un réseau de comptes Twitter a récemment servi à gonfler le phénomène des "gilets jaunes" en France, rapporte le Times.

Ces derniers jours, des centaines de publications relatives au phénomène des "gilets jaunes" pullulent sur la toile. Images d'arrestations violentes, de confrontations entre policiers et manifestants, de dégradations, etc.: le tout est régulièrement placé en belle position sur les fils d'actualité des citoyens. Mais le 8 décembre dernier, le Times révèle qu'environ 200 comptes Twitter ont servi à "amplifier les manifestations qui touchent la France". Comment? En utilisant par exemple des photos de manifestants blessés "par les forces de l'ordre" dans le but d'accréditer les violences policières, mais aussi de remettre en cause les institutions.

En tout, cela représente 1600 tweets et retweets. Le tout est avéré par l'entreprise de cybersécurité New Knowledge, qui affirme que "ces comptes ont répandu de la désinformation, utilisant des photographies de manifestants blessés dans des événements sans rapports afin de renforcer le récit d'une police française violente." D'après Ryan Fox, le cofondateur de l'entreprise de cybersécurité, "l'objectif russe est d'amplifier les divisions" et veut insister sur l'idée "que le hommes politiques français sont déconnectés des travailleurs". Le Kremlin a rapidement démenti ces allégations, parlant même de "calomnie". "Nous ne nous sommes pas immiscés et ne nous ingérerons pas dans les affaires intérieures d'un pays tiers, dont la France", a déclaré Peskov à la France.

Mais l'oiseau bleu n'est pas le seul médium à servir la propagation de fake news et les tentatives de manipulations politiques. Son grand frère aux 2,27 milliards d'utilisateurs actifs, Facebook, est également pointé du doigt par l'ex-patron des renseignements britanniques (GCHQ), Robert Hannigan. Dans une interview accordée à la BBC, il déclare que "Facebook pourrait menacer la démocratie". Selon lui, le danger devient réel à partir du moment où un tel média n'est ni contrôlé, ni réglementé. On se rappelle notamment les polémiques des derniers mois, comme celle de Cambridge Analytica - une entreprise britannique qui a exploité les données de millions d'utilisateurs Facebook sans leur consentement, profitant d'une faille de Facebook - et l'ingérence russe dans les élections américaines de novembre 2016.

Comment analyser ce phénomène? En guise d'éclairage, LaLibre.be a interrogé Nadège Broustau, professeur à l'ULB au Département des Sciences de l'information et de la communication.


Au regard de l'actualité, les réseaux sociaux peuvent-ils représenter un véritable danger pour la démocratie?

Oui, Facebook peut devenir un danger pour la démocratie en ce qui concerne son manque de transparence vis-à-vis de ses utilisateurs. Je pense surtout à l'exploitation commerciale des données, au problème des algorithmes. Les implications des citoyens vis-à-vis de ces éléments ne sont pas toujours conscientes.

Pensez-vous que les réseaux sociaux sont aujourd'hui un instrument nouveau de manipulation des masses?

Les réseaux sociaux ont contribué à créer de la méfiance des citoyens vis-à-vis des acteurs du pouvoir. Ils sont une caisse de résonance et font résonner les bruits de la société, avec des amplifications et des exagérations importantes par rapport à la vie réelle. Avec l'invention du terme de fake news, on a développé un regard critique vis-à-vis du phénomène socio-numérique. On s'est rendu compte qu'il y a une réelle possibilité de manipulation et de grossissement exagéré de l'information. En quoi c'est nouveau? C'est qu'aujourd'hui on a une facilité déconcertante à détourner des images, des messages. Les réseaux sociaux sont devenus des outils de persuasion très efficaces, qui marquent la mémoire collective. Par exemple, les images d'arrestations des "gilets jaunes" participent à une méfiance croissante de la population à l'égard des politiques, de la police, et en France, des syndicats également. L'idée selon laquelle "on ne peut plus croire à personne" se développe et on ne sait plus à quel degré de véracité se fier. Il a des effets de persuasion très rapides sans possibilité d'analyse. Il est très difficile de contrer l'immédiateté des réseaux sociaux pour les journalistes notamment, qui doivent prendre le temps de recouper les informations et de prouver leur véracité. Le problème est qu'aujourd'hui, même quand on parvient à démonter une fake news, l'effet sur l'opinion publique et sur l'espace médiatique (journaux, médias sociaux, etc.) reste présent. Les traces numériques ne disparaissent pas du web et il est tout à fait possible de les consulter à nouveau.

Sont-ils devenus aujourd'hui une nouvelle forme de propagande politique, voire étatique?

Une telle utilisation est beaucoup plus complexe à démontrer. Même si on a des doutes, des preuves (NDLR: notamment dans le cas de l'ingérence russe pendant les élections américaines de 2016), on ne peut connaître les réels propriétaires des comptes en question. Par ailleurs, les usurpations d'identités citoyennes à des fins privées n'a rien de nouveau et existait déjà avant l'émergence des réseaux sociaux. C'était le fait d'envoyer par exemple une lettre à un député au nom d'un citoyen, alors que derrière se cache un lobby ou un parti politique. C'est très difficile à prouver en ce qui concerne les réseaux sociaux car ce sont des endroits où pullulent le flou et les informations assez nébuleuses.

Est-ce que Mark Zuckerberg a une part de responsabilité dans les différents scandales qui ont frappé Facebook?

Il est évident que Mark Zuckerberg est responsable de ces dérives. Notamment, sur la question des potentialités de l'outil. À l'origine, Facebook a été vendu comme un outil ludique. On en avait une vision assez positive. C'était un outil de démocratisation, qui permettait d'exercer son droit à la liberté d'expression sur la scène publique. Or, aujourd'hui on se rend compte qu'il y a une partie clairement affichée de commercialisation, de vente des données personnelles. Il y a donc un réel enjeu démocratique et c'est un questionnement très actuel. Je pense d'ailleurs au terme de "partage", abondamment utilisé sur ce réseau social, qui n'évoque pas son sens premier qui renvoie à la solidarité et qui doit être bien mieux défini et davantage limité. Ce qui s'applique également aux réseaux sociaux, c'est la théorie sociologique de la "spirale du silence". Quand une partie de la population a l'impression qu'une opinion est majoritaire, la population minoritaire fait taire sa propre opinion et se force à adhérer à la pensée majoritaire. Et le bruit assourdissant de Facebook alimente des formes de silence. Cela peut être dangereux, même si la démocratie, c'est aussi de proposer des oppositions.

N'y a-t-il pas là une réflexion juridique à apporter? Ne doit-on pas donner la possibilité au législateur de réguler davantage les réseaux sociaux?

Il manque peut-être une législation beaucoup plus claire vis-à-vis de Facebook, effectivement. C'est une question qui renvoie au statut de ces entreprises, sur lesquels transitent les sphères politiques, économiques.