Il y a un an, jour pour jour, nous nous souhaitions la bonne année dans des conditions inédites. Terrassés par un virus venu de Chine, nous étions confinés pour la seconde fois, contraint à respecter des bulles sociales rachitiques, à errer masqués et à s’interroger sur l’avenir. Il était question d’un vaccin pour bientôt. Vaccin qui nous libérerait du joug du Covid-19 si 70 % de la population était vaccinée.

Douze mois plus tard, les masques sont toujours de rigueur, de même que la distanciation sociale. De nouvelles mesures sont venues resserrer l’étau à peine celui-ci quelque peu relâché. La culture comme le monde de l’événementiel et des loisirs est à nouveau muselée, tous sacrifiés au nom d’un bien public que d’aucuns jugent plus politique et économique qu’autre chose. "Le vin chaud l’a emporté sur la culture", dixit Marc Van Ranst. Sans oublier les interrogations d’Yves Laethem quant au bien-fondé de la décision et les sanglots de Marius Gilbert.

Quant aux interrogations, elles sont toujours là. Plus que jamais même. Si l’on meurt moins avec le vaccin, celui-ci n’a pas résolu le problème malgré un taux de vaccination bien supérieur aux 70 % recommandé par les autorités au début de l’année. Les contaminations sont à la hausse autour de nous, les soins de santé sont une nouvelle fois sous pression, les vagues se succèdent avec leurs lots de variants et l’avenir… est toujours aussi incertain. Retour à la case départ ? Que nous réserve 2022 ? Personne n’a de boule de cristal et, aujourd’hui, plus grand monde n’ose se lancer dans un pronostic sur une sortie de crise sanitaire, parce que la crise économique, c’est certain, elle suivra…

Vagues à répétition, mesures sanitaires, polémiques autour de celles-ci, hôpitaux submergés, personnel de santé exsangue, malades confinés… voilà qui parle aux historiens et qui, à leurs yeux, a un goût de déjà-vu. Tout cela conduit directement au début du XXe siècle et à la fameuse grippe espagnole qui, estime-t-on, a fait entre 20 et 50 millions de morts dans le monde, soit bien plus que le premier conflit mondial. Et les images qui accompagnent le présent article nous parlent avec une étrange contemporanéité : le masque comme première défense, les lieux publics fermés, les lits des malades qui s’entassent dans des hangars, sans compter ces mises en garde indiquant qu’il faut éternuer dans son mouchoir ou ne pas cracher en rue parce que cela propage le mal. Pourtant, à l’époque, si on connaissait l’existence des bactéries, on ignorait tout des virus qui ne seront découverts que dans les années 30 grâce à l’invention de microscopes plus perfectionnés.

© NARA

© NARA

Deux réalités différentes

Cette pandémie, Nicolas Mignon la connaît bien. Historien, il l’a étudiée, décortiquée et même disséquée, notamment à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale. Et il souligne combien à l’époque déjà, malgré des connaissances très différentes d’aujourd’hui, les réactions face au mal pouvaient être pertinentes et modernes. "J’ai les notes de quatre médecins belges de l’époque. Ils faisaient des erreurs parce qu’ils ne connaissaient pas le virus et ils n’y pouvaient rien. Mais sinon, c’est bien vu. Globalement, leurs conclusions sont vraiment bonnes alors que dans le même temps d’autres affirment que l’élixir du Docteur Machin, à base d’eau de Cologne, va sauver la vie."

Mais il prévient : "Les photos qui circulent et qui sont très impressionnantes, celles des grands centres transformés en hôpitaux, etc., sont en grande majorité américaines. En Europe, la préoccupation n’était pas la même et l’on n’a pas de telles images." Il convient en effet de distinguer des situations très différentes selon les régions du monde.

© NARA

Hors de Belgique

En 1918, les États-Unis, le Canada, l’Australie ou le Brésil, par exemple, ne connaissaient pas la guerre sur leur sol. Ils envoyaient des troupes à l’étranger mais pour les populations sur place, il n’y avait ni problèmes de ravitaillement, ni destructions. "Ces gens-là étaient traumatisés par l’épidémie", explique-t-il. "En 1918, si vous vivez dans une petite ville américaine, même s’il y a la guerre, le gros événement de l’année, c’est la grippe espagnole. Et les mesures qu’évoquent les photos que vous mentionnez sont en effet très semblables à celles que l’on connaît aujourd’hui." Rien d’étonnant dès lors à ce qu’elles aient fleuri dans la presse US depuis bientôt deux ans avec des comparaisons grippe espagnole-Covid.

© D.R.

 Et les mesures ont aussi, parfois, fait l’objet de résistances de la part des citoyens ou des politiques frileux. "Parce qu’ils ne voulaient pas se mettre la population à dos. Ils prenaient des mesures insuffisantes pour plaire à leurs électeurs, etc. À d’autres endroits, toujours aux USA, d’autres gouvernants ont pris des mesures plus impopulaires mais qui ont fait que les bilans ont été bien moins lourds. Il y a des comparaisons de courbes de mortalité dans les villes américaines en 1918 qui sont saisissantes. Dans certaines villes, on meurt deux à trois fois plus qu’ailleurs." À Philadelphie, par exemple, après un immense rassemblement populaire, on comptera jusqu’à 650 morts par jour. Idem à New-York où l’on dénombrera 5000 décès en une semaine après une célébration.

© D.R.

En Belgique

Le scénario est très différent en Belgique, en France ou sur les champs de bataille européens. "Chez nous, en octobre-novembre 1918, lors de la vague qui tue (la seconde, NdlR), on se bat, on n’a pas le temps de parler de l’épidémie. Il y a autre chose qui monopolise l’attention." On se bat, on essaye de survivre dans des conditions déjà très compliquées. Et par après viendront les célébrations de la victoire, l’horrible constat du nombre de morts lié au conflit, les questions liées à la reconstruction, etc.

"Il y a bien eu des mesures qui ont été prises concernant la fermeture de ceci ou de cela mais cela reste très local chez nous à l’époque. Parce qu’on pense à autre chose et parce qu’il n’y a pas, en 1918, d’autorité en Belgique", rappelle Nicolas Mignon. "La seule, ce sont les Allemands et ils ont d’autres choses qui les préoccupent puisqu’ils sont entrain de perdre la guerre. Il ne reste que les autorités communales. Certaines ont pris la décision de fermer les écoles, les théâtres, les cinémas ou interdisent les cérémonies religieuses, enterrements ou autres, ce qui, vu le contexte, est compliqué. Mais ça reste très local. Il y a des tas de communes dans lesquelles il ne s’est rien passé à l’époque. Parce que les bourgmestres, quand ils ne sont pas déportés, ne sont déjà pas sûrs de parvenir à ravitailler leur population. Fermer les cinémas, c’est très bien, mais à cette période, la seule chose qui permet de manger, chez nous, en Belgique, c’est de faire la file avec les coupons de ravitaillement pour pouvoir survivre pendant les deux prochains jours. Il aurait fallu empêcher les gens de faire la file pour éviter la propagation de la grippe espagnole. Mais, à ce moment-là, ils seraient morts de faim."

© D.R.

Pour l’historien contacté, on ne peut pas dire que les événements en Belgique, en 1918, avec la grippe espagnole, rappellent ce qui se passe aujourd’hui, et ce, en raison du contexte de la guerre. "Mais là où on ne se bat pas", souligne-t-il, ce que l’on voit se rapproche beaucoup plus du Covid." En plus terrifiant même", insiste-t-il. "Parce que les gens meurent plus vite et parce que ceux qui sont concernés sont plutôt jeunes. Il s’agit des 20-40 ans, des gens dans la force de l’âge qui ne peuvent pas se confiner parce que s’ils ne sortent pas ; ils ne peuvent pas assurer la survie de leur famille."

La presse à la botte des gouvernants ?

Depuis le début de la crise sanitaire chez nous, en mars 2020, l’information a été pointée du doigt. Elle est accusée par certains d’en faire soit de trop pour effrayer la population, soit de tronquer la vérité pour abonder dans le sens des gouvernants. Autrement dit, d’être partisane. Là encore, le scénario a des allures de déjà-vu. Lorsqu’en 2014, à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, Nicolas Mignon s’est plongé dans les archives pour ses travaux et ses publications sur la grippe espagnole, il a vu ressortir dans les parutions (articles et autres) quelques clichés qui ont la vie dure. En particulier, celui de la censure. Les journaux de l’époque auraient été censurés, c’est pourquoi personne, en Belgique en l’occurrence, n’aurait parlé de l’épidémie. "Il n’y a pas de censure concernant la grippe espagnole", dit-il. "La censure produisait ses propres archives et il suffit de les consulter pour voir quels articles ont été caviardés. À aucun moment, les autorités se sont dit que s’il y a une pandémie, ils allaient censurer. En Italie, le Corriere della sera sort jour après jour le bilan humain de l’épidémie. Il a fallu un temps fou avant que l’autorité militaire leur dise que ça suffisait parce qu’ils plombaient le moral des gens." Si l’on n’en parle pas, explique-t-il, c’est parce que personne ne comprend ce qui se passe et parce qu’en Europe, il y a d’autres préoccupations : la guerre, le bilan de celle-ci, la reconstruction, etc.

"Aujourd’hui aussi, on entend des voix dire que l’on est mal renseigné à propos du Covid-19", ajoute-t-il. "Mais si l’on choisit de lire des articles de presse un peu sérieux au lieu de se renseigner sur Facebook, on a une image assez nette de ce qui est entrain de se passer, de ce qu’il faut faire, etc. Beaucoup plus même qu’en 1918."

Et l’historien de préciser que notre fonctionnement vis-à-vis de l’épidémie n’a pas grand-chose à voir avec la qualité de l’information. "Globalement, on fonctionne de la même manière lors de chaque épidémie." Il prend, pour exemple, le récit que Thucydide, homme politique et historien grec né en 460 avant J.-C, fait de la peste qui a ravagé Athènes au Ve siècle avant notre ère. "C’est la même chose que le Covid. Ça commence par quelques morts lointains, donc ce n’est pas grave. Puis, survient le déni total parce qu’on commence à avoir les informations mais on ne veut pas y croire. Ensuite, les informations s’imposent et on commence à paniquer. Or, quand on panique, on est totalement impuissant. Puis, certaines personnes prennent des mesures plus ou moins rationnelles, etc. C’est le même schéma qu’il y a 2500 ans alors qu’on est bien mieux renseignés aujourd’hui."