"Nous ne sommes influencés en aucune manière par ce qui se passe dans le monde en ce moment". Faisant allusion à la pandémie qui a bouleversé notre vie ces mois derniers et lancée juste avant l'attribution, ce lundi, du Nobel de médecine, cette déclaration d'Erling Norrby, ancien secrétaire permanent de l'Académie suédoise des sciences, laissait peu de doute quant au choix du jury du prestigieux Prix octroyé à Stockholm.
L'an 2020 aura beau été celui du Covid-19, à en croire les "nobelologues", il y avait peu de chance que la récompense suprême couronne des travaux en lien direct avec le nouveau coronavirus. "Cela prend du temps pour qu'un prix puisse mûrir, souvent dix ans pour qu'on ait le recul nécessaire pour comprendre l'impact réel" d'une découverte, avait encore ajouté l'expert suédois, lui-même virologue.

Alors que les spéculations allaient bon train, sachant que le processus de désignation reste des plus secrets, les paris donnaient néanmoins pour principaux "nobélisables" de ce premier prix de la série, le tandem formé par l'Australien d'origine française Jacques Miller et l'Américain Max Cooper, lauréats du prestigieux prix américain Lasker l'an passé. Souvent considérés comme les "oubliés du Nobel", alors qu'ils se rapprochent tous deux de leurs 90 printemps, ils n'auront pas encore cette fois été récompensés pour leurs travaux cruciaux en immunologie. Eux qui sont à l'origine de la découverte, dans les années 60, des lymphocytes B et T, considérée par tous comme une avancée considérable dans la recherche sur l'immunologie. Un apport incontestable en ce qui concerne les cancers, mais aussi les virus… dont le Sars-CoV-2 responsable du Covid-19.

Et les vainqueurs 2020 sont...

Si la compétition en médecine restait il est vrai très ouverte, c'est quand même finalement la virologie qui, ce lundi, aura retenu les faveurs du jury puisqu'il a couronné le Britannique Michael Houghton et les Américains Harvey Alter et Charles Rice pour "la découverte du virus de l'hépatite C".

Le trio est récompensé pour sa "contribution décisive" à la lutte contre cette hépatite, "un problème de santé mondial majeur qui provoque la cirrhose et le cancer du foie" dans le monde, a indiqué le jury Nobel lors de l'annonce. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime en effet à quelque 70 millions le nombre d'infections par l'hépatite C causant 400 000 décès chaque année.

"A la fin des années 70, Harvey Alter avait identifié qu'une contamination hépatitique mystérieuse avait lieu lors de transfusions alors qu'elle n'était ni l'hépatite A ni l'hépatite B, a expliqué le jury. Des années plus tard, en 1989, Michael Houghton et son équipe sont crédités de la découverte de la séquence génétique virus. Quant à Charles Rice, il a décortiqué pendant de longues années la façon dont le virus se répliquait, des travaux qui ont conduit à l'émergence d'un nouveau traitement révolutionnaire au tournant des années 2010".

Leur travail "est une réalisation historique dans notre lutte continue contre les infections virales", a noté Gunilla Karlsson Hedestam, de l'Assemblée Nobel qui décerne le prix.

En faisant ce choix, le jury octroie pour la première fois depuis 2008 un prix directement lié à un virus. Depuis un premier prix (de Chimie) à deux virologues en 1946, ce Nobel vient s'ajouter aux 17 prix directement ou indirectement liés à des travaux sur les virus, selon l'ancien secrétaire de l'Académie suédois des sciences, Erling Norrby.


Et les autres candidats pressentis étaient...

Parmi les plusieurs centaines de nominations que reçoit chaque année l'Académie, plusieurs centaines de nominations de la part des personnes qualifiées de par le monde, les principaux candidats au Nobel de médecine pressentis cette année comptaient l'Américaine d'origine libanaise Huda Zoghbi pour avoir identifié l'origine génétique du syndrome de Rett, une maladie se déclarant quelques mois après la naissance, essentiellement chez les filles, provoquant un grave handicap mental et moteur.

D'autres femmes semblaient bien placées, comme la Française Emmanuelle Charpentier et l'Américaine Jennifer Doudna pour le "CRISPR-Cas9", mis au point en 2012. Un acronyme sous lequel se cache un outil génétique permettant de "couper" un gène précis, une révolution génétique avec des applications sur les cellules humaines. Leurs travaux pourraient toutefois alternativement leur valoir un prix en chimie.

Pour leurs recherches dans le domaine du cancer du sein, les Américains Dennis Slamon et Mary-Claire Kings avaient aussi des chances de se voir récompenser au même titre que l'Australien Marc Feldmann et le Britannique d'origine indienne Ravinder Maini pour leurs avancées en ce qui concerne la polyarthrite rhumatoïde).

Une décision un peu particulière

Notons que si les prix Nobel sont donc bien annoncés comme prévu cette semaine, le coronavirus a entraîné l'annulation de la cérémonie physique de remise des prix, le 10 décembre à Stockholm. Une première depuis 1944. Les lauréats annoncés ce lundi, qui se partageront près d'un million d'euros, recevront leur prix dans leur pays de résidence.

"La pandémie est une grande crise pour l'humanité" qui "illustre à quel point la science est importante", avait pour sa part relevé Lars Heikensten, le patron de la Fondation Nobel, qui organise les prix depuis plus d'un siècle sur la base du testament de l'inventeur suédois Alfred Nobel.