Malgré la pénibilité de la période que nous traversons, de nombreux Belges, sondés par La Libre, expriment de sérieux doutes concernant les vaccins Covid-19. Seul un Belge francophone sur deux dit avoir l’intention de se faire vacciner dès que possible.

La confection dans l’urgence de ces vaccins et la complexité de certaines explications scientifiques à leur sujet suscitent doutes et inquiétudes. Qu’est-ce qu’un vaccin à ARN messager ? Quels sont ses risques ? A-t-on assez de recul sur le vaccin ? Les effets secondaires sont-ils normaux ? Le chef de service Infectiologie du CHU de Liège, Michel Moutschen, a tenté de répondre aux questions que d’aucuns se posent encore sur ce vaccin. M. Moutschen est également Professeur en Immunopathologie, Maladies infectieuses et Médecine interne générale.

Quels sont les différents vaccins ?

À ma connaissance, la Belgique a commandé au moins quatre vaccins (Pfizer, Moderna, CureVac, AstraZeneca). Trois de ces vaccins sont des vaccins à ARN messager et le dernier (AstraZeneca) est un vaccin dit à vecteur adénovirus.

Quels sont les risques liés à un vaccin ARN ?

Il n'y a pas de risque particulier. La grande crainte exprimée est qu'on modifie le génome avec ce type de vaccin. C'est absolument impossible. L'inconvénient principal de ce type de vaccin, c'est qu'il provoque une excellente réponse immunitaire et qu'on peut avoir une douleur d'injection dans les heures qui suivent celle-ci, voire même parfois un peu de fièvre chez certains sujets. Cependant, les données des études préliminaires qui ont abouti à l'acceptation du dossier, aussi bien par la FDA que par l'EMA ont montré que c'étaient des vaccins qui n'avaient pas d'effets secondaires importants.

Est-ce cancérigène ?

Bien évidemment, ce vaccin est confectionné dans le cadre du Covid. On le développe donc depuis quelques mois seulement. Mais l'utilisation d'ARN messager pour vacciner a déjà fait l'objet de multiples études dans d'autres maladies depuis une dizaine d'années et on n'a jamais observé le moindre phénomène de cancer induit par les vaccins. Ce qui d'ailleurs, d'un point de vue théorique, est totalement inimaginable.

Tout le monde doit-il se faire vacciner?

Probablement que tout le monde doit se faire vacciner. Il y a quelques zones d'ombre malgré tout. On peut prendre certaines précautions. Par exemple, les études n'ont pas encore porté sur des petits enfants, ni sur des femmes enceintes. Par simple principe de précaution - et ça ne signifie pas qu'on ait un souci théorique ou même une observation qui nous inquiète-, ces personnes ne seront pas vaccinées d'emblée. Pour ce qui est des autres, nous conseillons la vaccination la plus large possible mais évidemment, en fonction de l'arrivée des vaccins, il y aura des groupes prioritaires.

Quels seront ces groupes prioritaires ?

Dans la toute première phase, ce seront les résidents dans des maisons de soins, donc des personnes qui vivent en communauté dans des maisons de repos, etc. Et le personnel soignant en général. Lors de la deuxième phase, on élargira aux groupes, donc aux patients dont on sait qu'ils font des "Covid plus sévères" : des personnes qui souffrent d'obésité, de diabète, d'hypertension, de maladies cardiovasculaires, etc.

Les caractéristiques précises de ces groupes sont toujours en discussion avec les experts.

Que risquent les patients avec des maladies auto-immunes ou greffés ?

Il n'y a pas de risques particuliers. En tout cas, chez les greffés et les immunodéprimés en général, il n'y a pas de risque. Ce ne sont pas des vaccins vivants. Il y a quelques vaccins, comme celui de la fièvre jaune, que l'on fait aux voyageurs qui vont sous les tropiques, qui sont dangereux pour les patients immunodéprimés parce que c'est un virus vivant qu'on injecte. Ici, ce n'est pas du tout le cas. C'est une trace génétique qui ne peut en aucun cas se répliquer. La seule chose qui peut se passer chez quelqu'un qui est immunodéprimé, c'est qu'il développe une moins bonne réponse, une moins bonne protection au virus, mais c'est toujours mieux que rien. Sans le moindre doute.

Pour les personnes atteintes de maladies auto-immunes, c'est aussi un souci théorique. Éventuellement, une vaccination pourrait exacerber les maladies auto-immunes, mais cela n'a jamais été observé pour aucun vaccin. Je ne vois pas pourquoi ce serait le cas pour celui-ci.

© Michel Tonneau

Si on est vacciné, est-on sûr de ne pas être porteur sain en continuant à faire circuler le virus ?

Le vaccin d'AstraZeneca a testé cela. C'est-à-dire que même chez les sujets vaccinés qui ne se plaignaient d'aucun symptôme, ils ont réalisé de façon répétée des frottis nasopharyngés. pour déterminer si, oui ou non, ils étaient porteurs. Il semblerait, mais il faut encore attendre un petit peu, qu'on puisse obtenir ce qu'on appelle une immunité stérile. C'est à dire que les gens ne sont pas malades mais en plus, ils ne sont pas porteurs du virus. Ça reste à confirmer.

Ce qui est très clair, c'est que tous les vaccins dont on vient de parler protègent de la maladie, a fortiori les formes graves. Savoir dans quelle mesure ils empêcheront la circulation du virus en empêchant qu'on soit porteur sain... Je suis optimiste. Mais est-ce que je le suis à 80 ou à 100% ? L'avenir nous le dira.

Qu'en est-il de la durabilité ?

Bien évidemment, personne ne le sait. On est obligé de faire des suppositions sur base d'autres observations. Donc quand on regarde les modifications immunologiques que ces vaccins provoquent, on sait que ce sont des modifications durables, avec une mémoire immunitaire, donc ce sera probablement une immunité durable.

Les gens plus pessimistes disent : "oui mais regardez, les anticorps disparaissent peu de temps après le Covid". Cela ne veut rien dire. Ce n'est pas parce que les anticorps disparaissent que l'immunité disparaît nécessairement. Il y a de nombreux exemples où malgré la disparition des anticorps, on reste protégé. Que ce soit après une infection naturelle ou un vaccin.

C'est impossible d'être trop optimiste et il ne faut pas être trop pessimiste non plus. Je pense qu'on aura une immunité durable. Est-ce que c'est un an, dix ans, à vie ? On ne sait pas encore.

Et si le virus mute?

À l’heure actuelle, les différentes mutations qui ont été décrites ne modifient en rien l’efficacité des vaccins et, notamment, des anticorps neutralisants. Cela n'a pas d'impact sur l'affinité de la réponse immunitaire qui est mise en place. C'est quelque chose qui est théoriquement possible mais qui n'a pas été observé à ce jour. On peut dire que c'est improbable.

Et vous, Professeur, vous ferez-vous vacciner?

Sans le moindre doute.

© BELGA

Pour aller plus loin

Dans une première et plus longue version de cette vidéo, le Professeur Moutschen explique également le fonctionnement de ces vaccins.

Comment fonctionnent les vaccins à ARN et ceux à vecteur viral ?

Ils reposent globalement sur le même principe. C’est-à-dire qu’ils obligent les cellules qui vont rencontrer le vaccin à fabriquer une protéine. En l’occurrence une protéine du virus Sars-CoV-2, pour que le système immunitaire puisse développer une réponse contre cette protéine. Les modalités sont un peu différentes [en fonction du type de vaccin].

Dans les cas de l’ARN messager, on va directement fournir le code génétique qui permet à la machinerie cellulaire de fabriquer cette protéine.

Et dans le cas du virus adénovirus - qui est un virus de rhume tout à fait banal rendu inoffensif par le retrait des gênes qui lui permettent de se répliquer – on a inséré, à la place de ces gênes-là, le gêne qui code la protéine du virus Sars-CoV-2. À partir de ce gêne viral, la cellule va synthétiser la protéine en question et la présenter à notre système immunitaire.

C’est en effet nettement plus efficace de forcer les cellules à exprimer elles-mêmes les protéines contre lesquelles on veut qu’une réponse immunitaire se développe, plutôt que de fournir cette protéine de manière exogène, par exemple par injection. Cela permet une réponse immunitaire plus complète, c’est-à-dire une réponse en anticorps mais également en lymphocytes tueurs qui sont indispensables.