Santé

Fini les 3x8? De plus en plus d'entreprises se réorganisent pour contrer les effets sur la santé du travail de nuit, qui vont du simple trouble du sommeil au risque de cancer, affirme l'INRS, qui consacre un dossier à cette question.

Un établissement industriel qui renonce en partie au travail nocturne, un théâtre qui avance l'heure de ses représentations pour éviter que le démontage de la scène ne se réalise nuitamment... L'Institut national français de recherche et de sécurité va illustrer, lors d'une table ronde le 31 janvier, les bonnes pratiques mises en place par un nombre croissant d'employeurs pour épargner la santé des travailleurs.

Et en profiter pour rappeler les risques, documentés ces dernières années par plusieurs études dont la dernière, celle de l'agence de sécurité sanitaire Anses à l'été 2016, fait toujours référence. "Outre les conséquences rapidement visibles" et avérées comme le manque de sommeil, le diabète de type 2 ou l'hypertension artérielle, "des effets peuvent apparaître à long terme", souligne l'INRS dans son dossier de janvier: santé psychique dégradée, obésité ou encore cancer. Voire un "possible risque d'accident vasculaire cérébral" (AVC).

Le meilleur moyen d'éviter ces effets très indésirables? "Ne pas mettre en place le travail de nuit. Ou se demander si c'est vraiment nécessaire", répond à l'AFP Marie-Anne Gautier, médecin du travail et experte de l'INRS qui participera à la table ronde.

Plus facile à dire qu'à faire, dans un pays, la France, où le nombre de travailleurs de nuit a presque doublé en vingt ans. D'après les derniers chiffres disponibles au ministère du Travail, datant de 2014, 15,4% des salariés (dont deux fois plus d'hommes que de femmes) travaillent la nuit. Soit 3,5 millions de personnes.

La fin du travail de nuit est impensable dans des domaines qui nécessitent une présence 24h/24, comme chez les pompiers, dans les hôpitaux, les transports...

Les employés "trouvent leur compte"

Alors, même si la loi impose que ce travail dit "atypique" soit "justifié" entre 21H00 et 6H00 du matin, l'INRS propose surtout des aménagements qui "sont là pour diminuer l'impact", de l'aveu du Dr Gautier: organiser les tâches en privilégiant les aspects les plus exigeants en début de nuit, puis passer sur des "tâches plus routinières". Faire des micro-siestes, "qui ne servent pas à récupérer de la dette de sommeil mais récupérer en terme de vigilance". Et, rappelle-t-elle, "quand on travaille de nuit, le jour, c'est pour récupérer!"

Des mesures à prendre au sérieux tant les effets liés à la désynchronisation de l'horloge biologique peuvent être graves, abonde la chronobiologiste Laurence Weibel.

Les risques sont de mieux en mieux cernés y compris pour des maladies graves comme le cancer, détaille cette experte qui avait consacré sa thèse, déjà en 1996, au travail de nuit. Par exemple, cite-t-elle, l'exposition à la lumière fait cesser la sécrétion de mélatonine, hormone qui joue un rôle de protecteur contre le cancer; le trouble du sommeil influe, lui, sur le système immunitaire, qui permet de tuer les cellules cancéreuses.

La prévention, juge Laurence Weibel, se heurte au fait que "les gens trouvent leur compte" dans le travail de nuit, entre la rémunération supplémentaire non négligeable, l'éventuel surcroît de congés et la disponibilité en journée, qui attire notamment de nombreux parents.

Il y a, résume la scientifique pour l'AFP, une "difficulté à faire de la prévention sur un travail dont les effets sont différés dans le temps" mais dont les bénéfices sont immédiats.

A moins que le changement ne soit initié par les entreprises. Car si les employés sont attirés par les compensations, les employeurs, eux, pourraient bien l'être par des économies. Au final, sourit Mme Weibel, ce serait "gagnant-gagnant".

"Il faut que les gens sachent" qu'il y a risque de cancer

Il y a d'abord eu la colère. Puis, restes d'une carrière d'infirmière, l'envie d'aider. Quatre ans après son opération d'un cancer du sein, qu'elle impute à 30 ans de travail de nuit, Sylvie Pioli arpente l'Europe pour alerter contre ses risques.

La jeune retraitée de 60 ans a fondé en septembre 2015, soit huit mois après l'opération, l'association Cyclosein. A vélo, elle sensibilise les pouvoirs et l'opinion publics contre les dangers du travail nocturne sur la santé.

Car pour elle, pas de doute: ce sont bien les trois décennies passées de nuit, dans une clinique privée puis un hôpital de Martigues, près de Saint-Mitre-les-Remparts (Bouches-du-Rhône) où elle vit, qui sont la cause de son cancer. Et qu'importe si cela n'a jamais été officiellement reconnu. La classification de ces horaires comme facteur cancérogène "probable" par plusieurs études lui suffit.

"Quand je suis tombée malade, je ne comprenais pas: je n'avais aucun facteur de risque. J'étais sportive, avec une alimentation saine, zéro cancer dans la famille", raconte à l'AFP cette Lorraine de naissance. "Pendant mes soins, un collègue médecin m'a dit 'Ne cherche pas, cancer et travail de nuit, ça va ensemble'. Je suis rentrée en colère contre tout le monde. Je me suis sentie trahie sur toute la ligne parce que personne ne m'en avait jamais parlé, même pas la médecine du travail. Je me suis dit, 'C'est pas possible, il faut que les gens le sachent'."

A l'époque, Sylvie Pioli enchaînait "une semaine courte et une semaine longue", de 20 heures et 70 heures, exclusivement de nuit. Un rythme "fatiguant" mais pratique "pour les enfants" et, surtout, qui permet d'avoir plus d'autonomie.

"Frapper plus haut"

"C'est stressant mais enrichissant. La nuit, on a plus le temps de s'occuper des malades. C'est un temps plus qualitatif."

Sauf que, pour Noël 2014, mauvaise surprise: "J'ai découvert une toute petite boule dans mon sein". Opération, plusieurs mois de rayons, deux ans d'arrêt maladie et une retraite anticipée plus tard, voilà l'ancienne gymnaste en selle, sur son VTT noir.

Premier périple: rallier le ministère de la Santé pour "leur jeter à la figure" le dossier travail de nuit-cancer. Après 1.104 km de moulinette, en septembre 2016, elle se sent "écoutée" mais "il ne s'est trop rien passé", avoue volontiers celle qui s'est improvisée cycliste. "Je me suis dit qu'il fallait frapper plus haut."

Comprendre Bruxelles. Un peu plus court, au départ du ministère: 933 km pour se retrouver à la Commission européenne et discuter, avec des eurodéputés, de la possibilité d'ajouter le travail de nuit au tableau des maladies professionnelles, le nerf de la guerre.

Sans cela, la reconnaissance d'une maladie liée au travail nocturne relève du parcours du combattant et doit passer par des commissions dans lesquelles la charge de la preuve est inversée, c'est-à-dire qu'il incombe au plaignant d'établir le lien de cause à effet.

Pourquoi une telle obstination? "Me battre pour les autres, c'est une thérapie pour moi", répond Sylvie Pioli.

Prochaine étape, les Nations unies à Genève, pour toquer à la porte de l'Organisation mondiale de la santé ou de l'Organisation internationale du travail.

En attendant, il lui faut régler un problème technique inattendu. "Figurez-vous que, après Bruxelles, mon vélo m'a demandé pas mal de réparations. Je me demande s'il ne faut pas en acheter un autre."