"Les veaux, c'est vraiment mon dada": dans les pas d’une vétérinaire de campagne, une profession en pénurie et en voie de féminisation

À quoi ressemble la journée d’une vétérinaire de campagne ? Nous avons suivi Carole, 37 ans.

Simon Legros
"Les veaux, c'est vraiment mon dada": dans les pas d’une vétérinaire de campagne, une profession en pénurie et en voie de féminisation
©JC Guillaume

Désolée pour les petits imprévus", s'excuse d'emblée Carole, la vétérinaire de campagne que nous allons suivre dans ses activités, alors que nous la retrouvons dans une ferme dans le village de Goronne. "Comme je vous avais prévenu, il est impossible de fixer un endroit et une heure car je ne peux pas prédire le lieu où je me trouverai. Mais heureusement que vous ne m'avez pas rejoint plus tôt car ce n'était pas beau à voir" . La vétérinaire nous explique alors qu'elle revient d'une intervention délicate, au cours de laquelle elle a dû pratiquer un avortement. "Non seulement ce n'est pas beau, mais en plus c'est une situation délicate pour le fermier. Dans un tel malheur, votre présence n'était donc pas la plus indiquée". Tout en discutant avec nous, Carole s'équipe car elle doit à présent intervenir sur une vache malade. Sébastien, jeune agriculteur, donne par téléphone les premières instructions sur l'animal qu'il faudra soigner et ne tarde finalement pas à arriver. "Il arrive que l'agriculteur ne soit pas physiquement présent directement mais un coup de fil et il débarque presque instantanément. Car si on est seul, c'est un peu plus compliqué", nous confie Carole.

On sent tout de suite que malgré les raisons de la venue de la vétérinaire, l'ambiance est détendue et une belle entente règne entre la praticienne et l'éleveur. "Tu es venue accompagnée, c'est pour ça que tu n'as pas mis ton bonnet aujourd'hui", plaisante ainsi Sébastien, pendant que Carole commence à faire un diagnostic sur l'animal. "Elle présente un jetage du nez, un larmoiement et une salivation. En l'auscultant, je dois déterminer ce qu'elle a. À mon avis, c'est une grosse infection respiratoire mais elle n'est pas très bien" .

Il ne faut en effet pas être spécialiste pour remarquer que l’animal va mal.

"Ça tombe bien, les veaux, c’est vraiment mon dada"

La difficulté, pour la vétérinaire, c'est que la vache ne parle pas pour lui dire ce qu'elle ressent. Après avoir procédé à un examen général de l'animal, en commençant par son derrière (examen anal et vaginal, palpation du pis) jusqu'à sa tête (vérification de l'état de la langue et des yeux), Carole arrive à ses premières conclusions : "Ici, comme je vois qu'elle respire vite, je me dis qu'elle a de la fièvre. Mais ce n'est pas le cas et ça, ce n'est pas bon signe. Les muqueuses congestionnées m'orientent vers une atteinte importante des organes". Quant à la cause, cela reste un grand mystère.

Comme on le ferait pour soulager un humain, la vétérinaire décide alors d'apporter une aide à la vache sous forme de médicaments. "Je lui injecte un anti-inflammatoire par intraveineuse. L'anti-inflammatoire doit agir sur l'inflammation au niveau des poumons tandis que l'intraveineuse, c'est pour que ça agisse directement", nous explique Carole.

Deux autres vaches de Sébastien ont dernièrement connu des soucis respiratoires et s'en sont sorties, mais dans le cas présent la vétérinaire reste très sceptique : "Refais-lui un anti-inflammatoire demain. Moi, là, je lui ai déjà fait une couverture pour cinq jours mais je n'aime pas trop ça. Mon pronostic est réservé."

Après un petit coup d'œil à la patte du chien de Sébastien, qui boîte depuis quelques jours, Carole se désinfecte les mains, enlève son équipement et retourne à sa voiture. Direction une autre ferme, non loin de celle que nous quittons. Cette fois, c'est un petit veau qui se trouve mal en point, couché au milieu du couloir central de l'étable. "Ça tombe bien, les veaux, c'est vraiment mon dada" , nous confie-t-elle.

Ici aussi, le fermier ne tarde pas à arriver pour donner certains éclaircissements. "Il chie comme rouge", explique René, qui soupçonne un virus qui circulerait dans son étable. Contrairement à l'intervention précédente, le diagnostic est ici plus facile à tirer. "Le veau ne sait plus se lever, sa température diminue et il a perdu son réflexe de succion : il est donc en acidose à cause de sa diarrhée" , en déduit la vétérinaire, avant de détailler : "En fait, le pH du sang chez le veau se situe aux alentours de 7.4. Suite à une diarrhée, il y a des déséquilibres acido-basiques et électrolytiques. L'enjeu dès lors ici, c'est de corriger cette acidose qui peut conduire à la mort de l'animal."

"Dès ce soir, je peux vous dire que le veau remarche"

Pour ce faire, la vétérinaire doit faire une perfusion au veau, en lui injectant du bicarbonate, soit une base, puis un réhydratant. Bien que le veau a l'air très faible, Carole préfère lui attacher les pattes afin qu'il ne remue pas trop. Le fermier apporte son aide en tenant, en hauteur, le produit liquide afin qu'il s'écoule bien. Comme pour la vache de tout à l'heure, il s'agit d'une intraveineuse et les effets sont instantanés. Le veau réagit immédiatement et retrouve son réflexe de succion. "C'est super important", se réjouit Carole. "Grâce à cela, le fermier va à nouveau pouvoir donner lui-même à boire à son veau qui se remet à téter. Il pourra ainsi lui donner des capsules de réhydratant, sous forme de biberons, les prochains jours. Dès ce soir, je peux vous dire que le veau remarche."

"Les veaux, c'est vraiment mon dada": dans les pas d’une vétérinaire de campagne, une profession en pénurie et en voie de féminisation
©GUILLAUME JC


Une profession en voie de féminisation

Quand on l'interroge sur la nature de la diarrhée, la vétérinaire reconnaît qu'un certain flou subsiste. "Il existe plusieurs causes de diarrhée (virale, bactérienne, parasitaire ou nutritionnelle). il faudrait faire une analyse de matières fécales pour connaître la cause exacte mais dans ce cas isolé, je vais malheureusement devoir quand même donner un peu d'antibiotique au veau. Sans cela, si l'origine de la diarrhée est bactérienne, il meurt. Donc on ne prend pas ce risque. L'essentiel après est de bien le réhydrater et il sera normalement sauvé".

Durant cette intervention d'une vingtaine de minutes, Carole doit aussi gérer les appels de la secrétaire. Faisant partie d'une équipe de quatre vétérinaires, elle est ce mercredi en première ligne. Mais vu l'ampleur du travail, elle est contrainte d'envoyer le vétérinaire en seconde ligne pour réaliser les tâches urgentes qu'elle ne peut accomplir. "En gros animaux, on manque clairement de vétérinaires", nous confie Carole, qui avance une raison à cela. "Je pense que cela s'explique par nos horaires, avec des week-ends, des nuits et des gardes. Moi j'ai la chance d'avoir un compagnon indulgent. Mais cette profession est pleine d'imprévus. Parfois, je dois quitter la table en plein repas pour une intervention." Il est vrai que les vétérinaires voient parfois plus les agriculteurs, qui deviennent de bons amis et confidents, que leur propre famille. Et si Carole tient le coup, c'est parce qu'elle vit sa passion. "Celui qui fait ce travail pour l'argent, ça ne marchera pas. Il faut être passionné. Depuis toute petite, j'allais dans les fermes et j'aimais les gros animaux. En devenant vétérinaire, j'ai également en quelque sorte réalisé le rêve de mon père, qui aurait bien voulu exercer cette profession mais qui n'en a pas eu l'occasion".

Le téléphone de la praticienne sonne à nouveau. Ayant presque fini les soins sur le petit veau, Carole décide de répondre favorablement à l'appel. "Si vous avez encore du temps, je vous conseille de m'accompagner à ma prochaine mission. Vous ne le regretterez pas".

La césarienne en guise d’apothéose

Nous prenons alors la route pour Wanne, petit village situé dans la commune de Trois-Ponts, voisine de celle de Vielsalm. Sur les hauteurs se trouve la ferme de Christelle. Son mari travaillant à l'extérieur, c'est elle qui gère l'exploitation agricole et ses nombreuses vaches "blanc bleu belge". La particularité de cette race à viande est que les vaches mettent difficilement bas naturellement. Dès lors, la vétérinaire est appelée à la rescousse pour faire une césarienne. Carole ne nous avait pas menti : l'opération est particulièrement impressionnante et la vétérinaire se transforme en véritable chirurgienne. "Vous ne tombez pas trop vite dans les pommes ?", nous demande l'agricultrice, en souriant.

Dans l'étable, tout est déjà prêt pour l'intervention : Christelle a lié les pattes de la vache pour l'empêcher de se débattre et la queue de la bête est aussi attachée à sa patte arrière afin qu'elle ne vienne pas gêner la vétérinaire pendant l'opération. Cela évite également les infections. "On est bien organisé dans notre équipe et les agriculteurs savent ce qu'ils doivent déjà préparer à l'avance en cas de césarienne. Ils mettent également trois essuies, un gant de toilette et des seaux d'eau à notre disposition. Nous, nous venons avec notre matériel pour couper et recoudre." Sans oublier évidemment les désinfectants. C'est d'ailleurs la première chose que fait Carole : bien désinfecter ses outils.

Elle commence ensuite par savonner la zone du flanc de l’animal pour pouvoir raser les poils à cet endroit. “Le choix du côté n’est pas anodin. Il faut mieux opérer par le flanc gauche pour ne pas être dérangé par les intestins à l’intérieur. J’ai ainsi un accès plus direct au veau”, nous confie-t-elle. La vétérinaire fait alors quelques piqûres d’anesthésique local. La chirurgie va pouvoir commencer.

La vétérinaire est appelée pour faire une césarienne. L’opération est particulièrement impressionnante et la vétérinaire se transforme en véritable chirurgienne.
La vétérinaire est appelée pour faire une césarienne. L’opération est particulièrement impressionnante et la vétérinaire se transforme en véritable chirurgienne. ©JC GUILLAUME

Après avoir fait une entaille sur plusieurs centimètres dans la peau de l'animal, Carole fouille l'intérieur de la bête à la recherche du veau. "En opérant par ce côté, le veau vient normalement très facilement. Dans le cas où il aurait pris une position anormale, cela demande un peu de chipotage. Mais on finit toujours par l'avoir. Puis il y a plein de césariennes différentes et c'est aussi ce que je trouve chouette dans le métier." De notre côté, nous sommes surpris par la rapidité de l'intervention. Il n'aura pas fallu plus de cinq minutes pour que le veau, bien vivant et bien portant, ne soit extrait. Il est alors directement pendu par les pattes arrière durant quelques minutes, via un mécanisme de poulie : "Cela ne fait pas longtemps que j'utilise cette technique mais elle est très efficace", confie l'agricultrice. "De la sorte, vous pouvez voir qu'il évacue directement toutes les glaires par la gueule. Cela libère ses voies respiratoires et évite les complications ensuite."

Le travail de Carole n'est toutefois pas fini. Il lui faut à présent recoudre l'animal. La vétérinaire coupe une partie du placenta pour lui faciliter la suture de l'utérus. Une fois celui-ci remis à sa place, il faut recoudre le péritoine, le tissu musculaire et enfin la peau. Tout s'est bien passé, mais l'agricultrice devra tout de même bien surveiller sa vache pendant quelques jours. Christelle raconte que des incidents sont déjà arrivés : "Dans neuf cas sur dix, tout réussi à la perfection. Mais il est déjà arrivé qu'une bête fasse une hémorragie ou une péritonite et meurt après la césarienne."

"Les veaux, c'est vraiment mon dada": dans les pas d’une vétérinaire de campagne, une profession en pénurie et en voie de féminisation
©JC GUILLAUME

Pendant que Carole conclut son opération, nous lui posons une question qui nous trotte dans la tête : être une femme vétérinaire dans les gros animaux, est-ce plus difficile ? "C'est complètement cliché", réagit directement notre interlocutrice. "Ça ne nécessite pas plus de force et de toute façon, on arrive toujours à trouver des astuces et les agriculteurs/trices sont là aussi pour nous épauler. Par contre la taille, c'est vrai, peut parfois jouer et cela peut être avantageux d'être plus grand. Mais depuis le début de ma carrière, 11 ans et demi, je suis toujours parvenue à accomplir mes tâches", sourit notre vétérinaire. Elle constate d'ailleurs qu'il y a de plus en plus de femmes exerçant dans les gros animaux et qu'on assiste à une féminisation de la profession.

“Il y a beaucoup plus de paperasse et de contrôles qu’avant”

Il reste à Carole à enregistrer le numéro de l'animal. "Cela me sert pour compléter le DAF, le document d'administration et de fourniture. À chaque fois que j'administre un antibiotique à un animal producteur de denrées alimentaires, et c'est le cas lors de chaque césarienne, je dois le signaler. Ceci dans le but de répertorier la quantité d'antibiotiques utilisés en médecine vétérinaire. Il y a aussi un délai d'attente à respecter quel que soit le médicament administré. En effet, pour une vache à viande, il sera interdit qu'elle aille à l'abattoir si on lui a administré un antibiotique durant les derniers jours".

À noter que c'est encore plus strict au niveau du lait : "Les exploitations laitières sont, pour la plupart, certifiées QFL (pour qualité filière lait), pour lesquelles l'exploitant doit respecter un cahier des charges assurant ainsi un respect d'une bonne production, du bien-être animal et de l'environnement. Pour pouvoir exercer dans ces fermes, nous devons avoir une agrégation spécifique DQV (démarche qualité vétérinaire) qui reprend l'ensemble de nos obligations sanitaires ainsi que celles concernant la gestion des médicaments. On doit par exemple veiller à ne pas donner n'importe quel médicament car certains passent dans le lait et les fermiers pourraient ne plus pouvoir le livrer car il serait impropre à la consommation." De manière générale, Carole constate qu'il y a beaucoup plus de paperasse et de contrôles qu'avant, ce qui encombre tant le vétérinaire que l'agriculteur.

Après une énième désinfection de ses bottes, de sa combinaison et de ses mains, nous laissons notre vétérinaire regagner sa voiture et poursuivre ses nombreuses obligations.

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