Maîtresse, présidente, mécanicienne... : certaines définitions sexistes entraînent des réactions outrées sur les réseaux sociaux

Chaque année, les membres des différentes sociétés d’édition des dictionnaires se réunissent pour déterminer les nouveaux noms qui intégreront la prochaine mouture des précieux dicos. C’est ainsi que des mots tels qu’antispécisme, fachosphère ou encore ubérisation ont fait leur apparition dans ces encyclopédies de la langue française.

Mais les sociétés d’édition devraient également faire un fameux nettoyage dans certaines définitions présentes dans ces dictionnaires depuis de très nombreuses années. Qui désigne encore aujourd’hui l’épouse du pharmacien par le terme de pharmacienne quand celle-ci ne travaille pas effectivement dans l’officine ? Probablement personne.

Pourtant, certains dictionnaires continuent d’user de ces définitions complètement désuètes selon lesquelles les femmes ne sont décrites que comme étant les épouses d’hommes. Ainsi, une commandante n’est que la femme du commandant. Et présidente n’est que la femme du président. En aucun cas, il ne s’agirait d’une personne exerçant ladite fonction, selon certains dictionnaires.

© Larousse

Des définitions sexistes qui ont entraîné des réactions outrées – tant du côté féminin que masculin – sur les réseaux sociaux ces dernières heures. Des réactions qui trouvent leur origine dans le tweet de l’association Pépite sexiste qui dénonçait certaines définitions au sein du Larousse.


Selon des captures d’écran de ce dictionnaire, la boulangère n’est que “la femme du boulanger, qui travaille à la boutique” et ne met donc jamais les mains dans la farine.

© Larousse

De même, toujours selon Larousse, la bouchère ne serait que “la femme du boucher.”

© Larousse

Après vérification, il semble que la version papier du Larousse publie bien des définitions selon lesquelles la boulangère est bien une femme qui “fait et vend du pain.” Seule la version en ligne serait concernée par ces définitions sexistes.

Mais le Larousse n’est pas le seul. Le wiktionnaire de Wikipédia considère toujours que la mécanicienne est une “ouvrière qui travaille à la machine à coudre” sans penser une seconde qu’elle pourrait mettre les mains dans le cambouis pour réparer le moteur d’une voiture.

© Wiktionnaire

De même, le Larousse en ligne ne raccordait à maîtresse que la définition de “femme avec laquelle un homme a des relations amoureuses et sexuelles en dehors du mariage”.

© Larousse

Par l’intermédiaire d’un tweet, les éditions Larousse ont tenu à réagir à la polémique et disent “s’inscrire en faux contre les accusations de sexisme qui fleurissent depuis quelques jours. Les mots [concernés] ont toujours été parfaitement définis sur le site.”


En réalité, si le Larousse en ligne a toujours décrit la boulangère comme étant une personne qui faisait le pain, une mauvaise construction du site permettait de ne renvoyer parfois que la version “femme du boulanger” aux internautes. Ce qui, à notre époque, fait évidemment tache.

Depuis, Larousse semble avoir solutionné le problème sur son site internet. Et la maîtresse est donc aussi désormais définie comme “la personne qui enseigne quelque chose”.

Un héritage de l'Académie française

Linguiste à l'UCLouvain, Anne-Catherine Simon explique que ces définitions sont en réalité "un héritage du XVIIe siècle" et plus particulièrement de la création de l'Académie française. "Au Moyen Age, la féminisation des professions existait bien. On parlait de philosophesse, de poétesse, de professeuse, explique la linguiste. Mais l'Académie française a été créée en 1635 et a voulu s'ériger comme référence en matière de langue française. Les hommes ont voulu réserver certaines professions prestigieuses aux hommes, comme celles d'avocat, de médecin,... Les noms féminins ont alors été supprimés de l'usage et ont peu à peu disparu de la langue française."

Cette masculinisation des professions a perduré jusqu'à la moitié du XXe siècle et l'émancipation des femmes. Et les professions sont aujourd'hui reféminisées. "Cela entraîne parfois des connotations malheureuses comme celle d'entraîneuse, confie Anne-Catherine Simon. Auparavant, c'était perçu négativement, comme une femme qui accompagnait les sportifs pour aller boire un verre. Aujourd'hui, le terme d'entraîneuse sportive est de plus en plus accepté. C'est en fait l'usage qui fait la langue française. Comme personne ne pense au fruit en parlant de la profession d'avocat, plus personne ne pense aujourd'hui qu'une bachelière est une jeune fille dépravée qui sort avec des titulaires du diplôme de bachelier, comme c'était le cas au XIXe siècle. Aujourd'hui, une bâchelière est aussi titulaire d'un diplôme. Les Académiciens, souvent très conservateurs, ont souvent joué sur le ridicule pour tenter d'éviter la féminisation d'une profession. Mais cela ne tient plus. De même, parler de cafetière en tant que gérante de café peut faire rigoler mais l'usage fera que cette connotation rigolote disparaîtra."

Quant à savoir s'il faudrait supprimer totalement les définitions sexistes du dictionnaire, notre linguiste n'y est pas favorable, notamment pour ne pas compliquer la lecture d'un texte ancien se référant à ces définitions désuètes.