Des parents autrichiens sont traînés devant les tribunaux. Leur fille ne supporte plus certaines photos d’elle, enfant, sur Facebook. Gênantes. Droit à la vie privée ou pinaillage mal placé ?

Faites-vous partie de ces parents qui n’hésitent pas à partager les images de vos chérubins sur Facebook ? Vous y penserez peut-être à deux fois après avoir lu ce qui suit…

L’histoire se passe en Autriche. La jeune femme a aujourd’hui 18 ans. Dans le journal autrichien “The Local”, son avocat raconte qu’en sept ans, plusieurs centaines d’images d’elle ont été partagées sur le réseau social. Y compris dans des postures parfois gênantes (bébé en train d’être changé, fillette propre pour la première fois,…) À plusieurs reprises, elle a supplié que les vues embarrassantes pour la jeune adulte qu’elle est devenue soient retirées. Les parents refusent, arguant que les photos leur appartiennent. C’est donc devant la justice que devra se régler le problème.

L’avocat de la plaignante est confiant : “Les parents perdront l’affaire s’il peut être prouvé que les images ont violé le droit de ma cliente à une vie privée.” “Toute ma vie a été rendue publique”, explique celle-ci. “Mes parents ne connaissent ni honte ni limites et s’en moquent si la photo me montre assise aux toilettes ou nue dans mon berceau. Je suis fatiguée de ne pas être prise au sérieux par eux.” Le dossier sera jugé en novembre. Même si on peut se dire que la démarche de la jeune fille a, pour le coup, attiré l’attention sur les images qu’elle voudrait voir disparaître, nul doute que, si elle gagne, ce procès risque d’avoir des répercussions pour d’autres parents qui, eux aussi, postent des images de leur enfant sans son consentement ou sans en mesurer toutes les conséquences.

La prudence est de mise

Olivier Bogaert, expert en cybercriminalité à la police fédérale belge, prend la question très au sérieux. “Les enfants devenus majeurs peuvent évidemment demander des comptes à leurs parents à ce propos”, dit-il. “Et si la question ne se règle pas à l’amiable, alors elle atterrira devant un tribunal et c’est un juge qui tranchera.” Régulièrement, les forces de police publient des mises en garde, invitant les parents à la plus grande prudence quant aux photos d’enfants rendues publiques.

Ce fut encore le cas chez nous en mars dernier, à l’occasion d’une chaîne partie de France qui avait lancé cette invitation : “Si tu es fière de tes enfants, poste trois photos et nomine dix de tes amies pour faire pareil.” Comme chaque fois, à l’époque, le message des forces de l’ordre était multiple. D’abord, prenez garde aux prédateurs peu scrupuleux qui pourraient faire un usage malveillant de certaines vues. Ensuite, n’oubliez pas que l’enfant ne restera pas enfant : pensez donc à tenir compte de ce qui pourrait le gêner plus tard. Enfin, veillez à activer correctement tous les paramètres de sécurité.

Comment bien faire ?

Les photos d’enfants pullulent sur Facebook. Naissance, anniversaire, médaille, bulletin, rentrée, vacances, première dent, premières lunettes, premier camp, … Souvent, la fierté parentale choisit ce canal pour s’épancher. Sans parler des cas de harcèlement qui sont évidemment un autre sujet, et quand on a compris que poster ses images de famille n’a rien d’anodin, comment bien faire ? “Légalement”, explique-t-on chez Child Focus, “rien n’oblige un parent à demander l’autorisation de son enfant avant la publication d’une photo sur laquelle il est représenté.” Mais d’ajouter : “Pourtant, si l’on souhaite lui inculquer les bons réflexes, il serait opportun de le consulter avant la diffusion. Vos enfants apprécieront le geste et prendront conscience que le droit à l’image est une valeur importante à vos yeux en tant que parents.” Pour le spécialiste Olivier Bogaert, “la question que devrait se poser tout parent avant de publier quoi que ce soit devrait être : est-ce une plus-value de publier cette photo pour mon enfant ? On ne met pas ses enfants en scène uniquement par plaisir.” Faut-il pour autant diaboliser Internet ? Bien sûr que non. Seulement apprendre à l’utiliser avec respect et précaution.

L’ère de la surabondance

Avant même leur diffusion sur Facebook, la surabondance actuelle de clichés d’enfants interpelle plusieurs chercheurs. Comme Alain Morin, psychologue à l’Université Mont Royal au Canada. “Quelques photos peuvent aider l’enfant à construire une image positive de lui-même”, estime-t-il, “mais trop peut avoir des effets négatifs, il peut même se prendre en aversion.” Quant à Deborah Best, professeure de psychologie du développement cognitif à Wake Université en Caroline du Nord, elle pointe un autre risque : “La gratification instantanée qu’offrent les appareils numériques qui permettent aux enfants de se voir immédiatement aura une incidence plus tard sur leur capacité à patienter.”